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Faut-il manger les animaux ?


Joëlle Brack
07 janvier 2011

Le jeune romancier américain Jonathan Safran Foer aborde pour la première fois le domaine de l’essai en dénonçant l’exploitation animale. Décapant !


Un traducteur moins frileux aurait pu y aller carrément en affichant Sans foie ni loi ou La rate au court-bouillon : Jonathan Safran Foer, adepte des titres chocs, a opté lui pour Very Bad Tripes ! Rassurés – oui, leur Foer avait bien toujours cette façon fonceuse et légèrement illuminée d’appréhender le monde – les lecteurs américains se sont donc engagés gaiement dans la lecture, sans toujours soupçonner à quelle tornade ils s’exposaient. Car dans un pays où « faire des grillades » revient à ôter simplement ses cornes et ses sabots à un bison, il est audacieux de remettre en question la sacro-sainte institution du steak-plus-grand-que-l’assiette, dernier vestige au quotidien de la conquête de l’Ouest et du Rêve américain…

Faut-il manger les animaux ? est une formulation qui a du moins le mérite d’induire en erreur, laissant planer une réponse forcément négative – raté ! Car Jonathan Safran Foer, qui se dit « presque végétarien », ne se sent pas investi d’une mission prosélyte. Mis à part l’eau et le sel, tout ce que l’Homme croque ou mijote a été vivant une fois, du grain de poivre à l’aileron de requin, et le jeune auteur au look d’étudiant sage n’a pas la naïveté de défendre la vie à tout prix. En revanche, son sens profondément original de la famille, que ses romans illustrent par des réseaux et des liens de filiation parfois étonnants, se sent interpellé par la totale inconscience de ses compatriotes, et du monde développé en général, de leur appartenance au monde animal, et partant de leur absence de solidarité envers le cheptel de « cousins » qui les nourrit. De quoi retourne-t-il vraiment ? Durant trois ans, Jonathan Safran Foer, qui ne fait pas les choses à moitié, a parcouru les États-Unis de l’agroalimentaire et leurs élevages industriels intensifs, et sa réflexion n’a rien d’un substitut prémâché ! Conditions de « détention », hygiène déplorable, intoxications pharmaceutiques, traitements indignes et souvent sadiques, transports et abatages violents, tout est passé au crible d’un regard à la fois candide et extraordinairement affûté, libre surtout. Sans doute fiers de ce qu’ils font, les industriels visités ont tout laissé voir à l’enquêteur néophyte nimbé de son aura d’écrivain… Un témoin dangereux pourtant, tant dans la crédibilité de son analyse que dans son approche sensibilisante plutôt que sensationnaliste.

Foer, en effet, retourne également l’arme de la dénonciation contre les consommateurs-autruches : ont-ils vraiment envie d’être complices de cette barbarie inutile et dégradante pour tous, à chaque étape ? Ne remarquent-ils pas à quel point est inintéressante, voire dangereuse, la nourriture ainsi produite ? Sont-ce ces animaux-là qu’ils doivent manger ? Et ne se sentent-ils pas une force assez importante pour faire plier les éleveurs et le secteur agroalimentaire ? Avec, en filigrane, une constatation logique : si c’est pour avaler sans les savourer – et pour cause – des tonnes de poulets fades et de tranches de vaches molles chaque jour, cela vaut-il la peine de ruiner l’équilibre alimentaire et écologique du monde, et de payer quelques dollars la livre son droit à l’indifférence face aux tortionnaires d’animaux innocents ? Aussi soucieux de la dignité de celui qui mange que de l’incrimination de celui qui maltraite, Foer mêle les rapports d’enquêtes sérieux aux réflexions humanistes, laissant chacun libre de deviner sous les accusations documentées les souvenirs d’autres massacres…

Faut-il manger les animaux ? n’est certes pas le premier ouvrage dénonçant les abus de l’élevage industriel, mais il bénéficie d’un double atout indéniable : la sincérité désintéressée et la rigueur de l’enquête menée par Jonathan Safran Foer, et son style inimitable qui attire dans son cercle de réflexion non seulement les convaincus d’avance, mais les esprits simplement curieux de lire « le dernier Foer » – et qui ne seront pas déçus ! Car l’austérité du sujet, auquel seule la triste réalité donne un jour révoltant et spectaculaire, n’a pas occulté l’amour inconditionnel de l’écrivain pour les jeux de construction et de langage, les digressions inattendues, les envolées philosophiques et les accès de poésie, et cet essai unique en son genre fera hausser certains sourcils académiques, mais en remontre à beaucoup en terme d’efficacité et… de plaisir de lecture. Faut-il dévorer le nouveau Foer ? Oui !    I

LE LIVRE
9782879297095.gif
Jonathan Safran Foer
Prix: CHF 35.20