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Le Dit du Genji


Joëlle Brack
05 octobre 2007

C’est un chef-d’œuvre d’art et de littérature vieux de mille ans que Diane de Selliers a ressuscité avec la luxueuse édition du Dit du Genji, joyau du patrimoine culturel mondial, né au XIe siècle sous le pinceau raffiné d’une jeune aristocrate japonaise…


Diane de Selliers est exactement comme on l’imagine à l’énoncé de son nom : grande, blonde, élégante. Elle est aussi exactement comme on l’imagine en feuilletant ses créations : précise et passionnée, cultivée et dynamique, raffinée et audacieuse ! Jeune diplômée de journalisme, elle n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’elle fonda sa propre maison d’éditions, qui depuis quinze ans maintenant pilote une splendide collection présentant les grands textes de la culture mondiale illustrés par les meilleurs artistes. À son catalogue : la Divine Comédie et Botticelli, Faust et Delacroix, mais aussi Don Quichotte illuminé par Garouste ou Homère revisité par Mimmo Paladino ! Guettés par les collectionneurs, ces ouvrages exceptionnels sont ciselés avec amour durant des années – jusqu’à trois, voire cinq suivant la difficulté à réunir l’iconographie. Mais avec ce monumental Dit du Genji [1008], dont les 1280 pages sont enrichies de cinq cents illustrations, c’est un travail de sept ans qui s’achève, et la rencontre à travers les siècles de deux femmes énergiques !

Vitriol et kimono
« Il y avait à la cour d’une certaine dynastie une dame qui n’était pas de la noblesse la plus élevée, mais que l’Empereur aimait davantage que les autres. Les dames de haut rang et de haute ambition la jugeaient une présomptueuse arriviste, et les dames de rang moindre étaient plus mesquines encore. Elle avait donné à l’Empereur un fils splendide, un joyau sans comparaison… » Ainsi commence le Genji monogatari emaki, littéralement « le récit sur rouleau du prince fondateur d’une nouvelle ligne dynastique », qui déroule ses cinquante-quatre épisodes durant la période Heian [794-1185], pacifique – elle verra l’établissement du bouddhisme au Japon – mais très pauvre. Suprêmement beau, intelligent et valeureux, Genji le Radieux passera sa jeunesse à poursuivre de femme en femme un idéal de beauté et de culture, encourant pour cela non seulement la souffrance de la déception, mais la solitude de l’exil. Le prince jettera finalement son dévolu sur une petite fille, qu’il modèlera selon son rêve et auprès de laquelle il vivra enfin un amour éternel et parfait… Si l’expression « littérature féminine » désigne aujourd’hui tout ce qui s’écrit en trempant sa plume dans un mélange de sirop et de citron vert, c’est évidemment un concept d’une toute autre envergure qu’il faut s’attendre à découvrir avec le Dit du Genji. Et, de fait, il est surprenant qu’on ait destiné au public de préférence féminin cette saga romanesque certes, mais que son arrière-fond politique et social d’une part, son érudition raffinée et sa profondeur psychologique d’autre part, mettent au rang des textes essentiels de la littérature, classique ou contemporaine. D’autant qu’elle est l’une des première en japonais, alors que le chinois était encore langue officielle, et que son auteur, Murasaki Shikibu [973-1014], une jeune dame de la cour qui n’avait pas sa langue dans la poche de son kimono – il n’y en a pas – s’est servie de son épopée pour fustiger les mœurs corrompues et l’oligarchie militaire de la cour des Heian. Discours qui ne pouvait alors être glissé directement dans le texte : d’où l’irruption au gré des aventures de centaines de petits poèmes connus, les waka, cités opportunément par les personnages et dont le lecteur cultivé saisira l’allusion critique. Un procédé littéraire élégant qui fait crédit à l’érudition du lecteur – nous voilà bien loin de Barbara Cartland ! La cérémonie du thé n’a décidément rien à voir avec l’eau de rose.

Le genji-e, trésor national
Les artistes nippons ne s’y sont pas trompé : dès sa création et jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont cessé d’illustrer le Dit du Genji de toutes les manières, créant le genji-e [« école picturale du Genji »] un corpus si riche qu’il permet de « lire » le roman presque uniquement par les images ! Pour lui rendre le témoignage qu’il mérite et sa place véritable dans le patrimoine culturel mondial, Diane de Selliers et Estelle Leggeri-Bauer, grande spécialiste du Japon, se sont appuyées sur la remarquable traduction de René Sieffert et sur leur inépuisable patience pour dénicher les estampes, dessins et peintures sur rouleaux, albums, éventails ou paravents ! L’éditrice n’hésite pas à utiliser le mot « enquête » pour décrire les années de recherches dans les musées bien sûr, mais aussi les collections privées ou les monastères du monde entier, puis de tractations avec les conservateurs, avant de passer à l’étape qu’elle appelle « artisanat », cette confrontation tout aussi longue et minutieuse entre les exigences des documents eux-mêmes, des photographes, du maquettiste… Un travail gigantesque dont l’éditrice dit avoir appris le goût pour le détail, l’attention constante au regard, à l’instant. Le résultat est à la hauteur de son ambition : ces trois volumes somptueusement illustrés, brillamment commentés, ont été officiellement présentés et triomphalement accueillis il y a quelques jours à Kyotô, cité des Heian, mille ans après la création du Genji qui est considéré au Japon comme Trésor national. Seul manque à la fête René Sieffert, disparu en 2004 et qui n’aura pas vu aboutir le travail d’une vie. I

UNE MERVEILLE
9782903656379.gif
Murasaki-Shikibu
Prix: CHF 720.00