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Fatima Bhutto


Joëlle Brack
04 février 2011

Égrainant ses souvenirs familiaux, la jeune Fatima Bhutto retrace dans « Le chant du sabre et du sang » un demi-siècle d’histoire du Pakistan, et dénonce.


© DR

Belle, intelligente et courageuse, poétesse et journaliste, Fatima la sirène de Karachi pourrait envisager toutes sortes de carrières intéressantes. Mais on la soupçonnera forcément de ne faire et dire que ce qui peut servir de tremplin à la politique : quand on s’appelle Bhutto, que faire d’autre au Pakistan ? Sauf que les étonnants mémoires de Fatima Bhutto, Le chant du sabre et du sang, ne sont pas forcément le meilleur instrument de propagande en vue d’un beau poste. La fille, petite-fille et nièce de quatre Bhutto exécutés ou assassinés accuse, à travers cet ouvrage émouvant et violent, aussi bien l’État que sa propre famille ! Cette pure amazone a l’œil immense et bordé de khôl, mais le regard lucide et impitoyable, et le tableau qu’elle brosse de quatre générations de riches Pakistanais dévorés par le démon de la politique n’a pas plu à tout le monde…

Fille aimée et aimante de Mir Murtaza Bhutto, le fils de Zulfikar Ali Bhutto et cadet de Benazir, Fatima n’avait que quatorze ans lorsque son père, radical de gauche en exil après le coup d’État du général Zia-ul-Haq mais incité à revenir au pays, fut froidement abattu en 1996 dans un guet-apens tendu par la police en pleine ville de Karachi. C’est alors Benazir qui est Premier ministre, et fortement contestée pour la corruption et les dysfonctionnements de son gouvernement, alors que la popularité de son frère, espoir de renouveau démocratique, croît rapidement… De là à penser qu’elle trempa dans l’affaire, il n’y a qu’un pas, que nombre d’opposants politiques franchirent alors – son Parti du Peuple Pakistanais se fit d’ailleurs laminer aux élections suivantes – et que Fatima suit à son tour. Ne dit-on pas que les puissants et malchanceux Bhutto sont à la fois des Kennedy et des Atrides ?

Déployant sur plusieurs décennies les méandres qui menèrent une riche famille de propriétaires terriens du Sindh, province côtière sur la mer d’Oman, jusqu’au faîte du jeune gouvernement pakistanais, Fatima Bhutto éclaire surtout une tranche particulièrement complexe de l’histoire de la région, dont les conséquences nous sont directement perceptibles puisqu’elles incluent les troubles alliances entre le Pakistan et les États-Unis – l’Occident à leur suite – dans l’épineuse question de l’Afghanistan, des Talibans et du terrorisme. Cette leçon d’histoire contemporaine, au cours de laquelle elle désigne sans prendre de gants les responsables du chaos local et international, contrebalance de manière passionnante les souvenirs personnels d’une jeune femme entraînée dans une aventure familiale incroyablement tragique, et qui veut se construire en dehors de cette fatalité du sabre et du sang. Brillante essayiste, la journaliste aux allures séduisantes de Shéhérazade livre là un véritable acte d’accusation contre sa tante, assassinée depuis [2007], et le pouvoir pakistanais actuel, appelant par là même au redressement politique indispensable de son pays, de ses alliés et de la région. L’image qui reste pourtant, la dernière page tournée, est celle de deux gamines pleurant leurs papas à la porte de l’hôpital où on jeta sans ménagement les cadavres criblés de balles de Mir Murtaza Bhutto et de son garde du corps.   I

LE LIVRE
9782283024546.gif
Fatima Bhutto
Prix: CHF 40.50