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En voulant rapatrier Albert Camus au Panthéon pour le cinquantenaire de sa mort, Nicolas Sarkozy ne pensait sans doute pas soulever un tel tollé…

« Rapatrier » est bien le mot, puisque le Panthéon, d’abord église dédiée à Sainte Geneviève et bâtie en 1755 par Soufflot sur les vestiges d’une basilique du VIe siècle, est depuis 1791 le temple laïc où, à l’enseigne de « La Patrie reconnaissante », la République honore ses grands personnages, soixante-six exactement pour l’instant. Rousseau et Voltaire y côtoient Zola et Dumas, Bougainville y navigue de conserve avec Condorcet et le fondateur de l’École polytechnique, Jaurès et Braille y reposent après de lourds destins, Félix Éboué y reste le seul Noir et Marie Curie l’unique femme, dans son cercueil anti-radiations, tandis que des dizaines de vaillants combattants de l’Empire dorment là, complètement oubliés… Un environnement des plus honorables, et dans lequel la stature d’Albert Camus ne déparerait pas – mais ce n’est pas si simple !
La proposition de Nicolas Sarkozy, « symbole extraordinaire » dit-il, en cette année 2010 qui verra le cinquantenaire de la disparition d’Albert Camus, mort à 47 ans le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture, semble a priori sympathique. Auteur magistral et toujours très lu de L’étranger, de La peste, de Noces et des Justes, téméraire philosophe de L’homme révolté, du Mythe de Sisyphe et de l’absurdité du destin, journaliste de gauche à la pointe de Combat, partisan de l’indépendance pacifique de son Algérie natale, détracteur lucide du communisme soviétique comme de la bombe atomique américaine, Prix Nobel de littérature [1957] à 44 ans, Albert Camus, fils d’un vigneron algérois mort au front en 1914 et d’une femme de ménage sourde-muette, a un dossier de panthéonisation en or.
Mais ce n’est pas l’avis de tout le monde. De sa famille d’abord. Plus soucieux de piété filiale que Meursault L’étranger, Jean Camus s’oppose vertement à la récupération politique de son père, militant de gauche convaincu, par un gouvernement de droite en mal de popularité : les honneurs proposés dans ces conditions contredisent, assure-t-il [non sans preuves], le parcours même de son père, en outre ennemi des flonflons. Plus nuancée, sa sœur apprécierait l’hommage ainsi rendu à celui qui, se souvenant de sa jeunesse très pauvre, « a essayé de parler pour tous ceux qui n’avaient pas la parole », tout en s’inquiétant elle aussi du hiatus avec les convictions simples de son père. Des intellectuels français ensuite. Biographe de Camus en 1996, le journaliste Olivier Todd regrette l’espèce de canonisation laïque que représente le Panthéon pour un humaniste convaincu et convaincant, mais pétri de doutes, parfois ombrageux, et surtout moins universel qu’il l’eût souhaité, ses interventions politiques et philosophiques n’étant pas, de son point de vue, exemptes de dérives, de désordre ou de contradictions. « Camus n’est pas un visionnaire face aux événements mondiaux » soulignait-il dans une interview accordée au Monde le 21 novembre 2009. « Ce fut un homme honnête politiquement, même quand il avait tort à propos de l’Algérie, et raison face au communisme », concluant que « le voir comme une icône désincarnée n’est pas lui rendre hommage ». François Bayrou pense lui que Nicolas Sarkozy a « trop tendance à manipuler les symboles », le PCF le soupçonne tout haut de « récupération politicienne », quant au philosophe Michel Onfray il l’accuse d’un vulgaire « plan de communication de [vos] conseillers en image ». Personne ne se montre en revanche sensible à la proposition – audacieuse, inconsciente ou masochiste – d’un chef d’État de donner la préséance à un écrivain mettant en exergue la fatuité de tout projet humain [Le mythe Sisyphe], l’aveuglement du système judiciaire [L’étranger], la bassesse des stratégies [La peste], le terrorisme [Les Justes] et le droit à supprimer un gouvernant malfaisant [Caligula].
En quelques mots, le Président de la République aura donc réussi non seulement à dresser contre lui les plus chaleureux admirateurs de Camus, mais à leur faire dire que l’écrivain n’a rien à faire parmi les grands hommes de la France, ce qui est plutôt cynique. Car est-ce Camus qui ne mérite pas le Panthéon, ou Sarkozy qui ne mérite pas de l’y faire entrer ? Certes, selon l’expression de Robespierre sur le sujet, « l’honneur est pour la République plus que pour l’individu », mais si on se souvient du pompeux transfert des cendres de Jean Moulin par de Gaulle et Malraux, qui honnêtement peut encore nommer le responsable politique, pas forcément impeccable, qui a fait inhumer parmi les gloires nationales Rousseau [la Convention], Hugo [Michelin, maire de Paris], Gambetta [Millerand], Jaurès [Herriot] ou Dumas [Chirac] ? Récupération bienvenue en temps de crise économique, politique, institutionnelle et sociale, et de sondages catastrophiques – bien sûr. Mais quelles auraient été les réactions si le président UMP avait proposé Jean Genet ou Roger Nimier ! Le droit tacitement accordé au chef de l’État ou au Parlement de nominer les candidats entache de toute manière chaque proposition d’arrières pensées politiques, et le mausolée de Soufflot a de belles murailles sur lesquelles tagger des diables de toutes obédiences… Et Camus là-dedans ? Et ses lecteurs ? Décidément, l’écrivain méridional qui masquait maladroitement son assent, est mieux où il est. Lourmarin est un lumineux cimetière, le Panthéon un sombre tombeau. I
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Pierre-Louis Rey, Editions Gallimard, Découvertes gallimard, Poche, 2006, 127 pages
Prix : CHF 27.20
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Jean Daniel, Editions Gallimard, Broché, 2006, 157 pages
Prix : CHF 19.20
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)
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Ronald Aronson, Alvik Editions, Broché, 2005, 397 pages
Prix : CHF 40.70
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