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Elles ont lu, relu et élu : les jurées du 4ème Prix des lectrices edelweiss, dont Payot Libraire est partenaire, ont choisi Celles qui attendent de Fatou Diome! Interview de la lauréate 2010.

En cette fin d’octobre qui a vu Montreux recevoir en grande pompe tout ce qui compte dans la francophonie, il est particulièrement heureux que le choix du jury du 4ème Prix des lectrices edelweiss se soit porté sur Celles qui attendent de Fatou Diome, une auteure française d’origine sénégalaise… mais c’est le hasard ! Il y a en effet de longues semaines – le ballet des hélicoptères officiels n’était encore qu’un fantasme hollywoodien – que les dix jurées, cornaquées par Laurence Desbordes, rédactrice en chef du magazine féminin romand, traquait au détour de chaque page, au cœur de chaque paragraphe «LE» roman qui exprimerait au plus juste la très haute idée qu’elles se font de la littérature.
C’est qu’aux trois nominés de la première sélection, romans issus du premier semestre de production 2010, se sont ajoutés sept nouveautés, choisies par Laurence Desbordes, rédactrice en cheffe d’edelweiss, et cinq libraires Payot, parmi les quelque cinq cents titres [!] francophones proposés au seuil de l’été – dilemme… N’écoutant que leur fringale, les dix jurées ont abordé cette seconde étape avec la même énergie, la même exigence, la même curiosité, le plaisir en plus de lire au soleil. Et, aussi, de dévorer des inédits à l’encre à peine sèche… au nez et à la barbe de bien des amoureux des livres qui les auraient peut-être assommées pour les leur voler, s’ils avaient su que ces drôles de vacancières travaillaient avec délice à découvrir, deux bons mois avant eux, les nouveautés promises par la Rentrée littéraire !
Chacune pensa, à l’issue ce grand marathon de lecture, avoir trouvé son bonheur, mais ce furent bien sûr des bonheurs différents… et la joute oratoire qui prélude à l’élection définitive est toujours un morceau de bravoure ! Mais si le charme indéniable de Laurent Gaudé, qui avec Ouragan reprend le drame de Katrina, ou la plume piquante d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre remontant dans Fourrure un étrange passé ont d’abord résisté, c’est bien la force et l’authenticité de Celles qui attendent de Fatou Diome qui a remporté l’adhésion – et le francophoniquement correct n’avait rien à y voir !
Ce qu’elles attendent…
Native de Niodor, une île de l’estuaire des fleuves Saloum et Sine, région du Sénégal désignée Réserve mondiale de biosphère par l’Unesco, Fatou Diome y a tout naturellement situé l’intrigue de ce roman tressé d’immenses petits courages quotidiens, de travail pénible luttant sans fin contre la pauvreté, de problèmes familiaux lourdement combinés par le destin, l’économie mondiale, la tradition tribale. Et puis il y a l’attente, celle d’Arame et de Bougna, deux mères aux responsabilités écrasantes, qui ont laissé partir leurs fils comme clandestins vers l’Europe, celle aussi de Coumba et de Daba, les jeunes épouses, coincées entre l’espoir de voir revenir un jeune mari les poches pleines d’euros et la solitude d’un « veuvage » pénible. Tandis que les hommes tentent de se débrouiller – ou pas… –, les femmes restent, assument les enfants et les vieillards, attendent… Les amateurs de clichés sur la solidarité féminine, la sagesse ancestrale ou la jeunesse prometteuse du continent africain seront déçus : non qu’il n’y ait ni sagesse ni générosité ni espoirs dans Celles qui attendent, au contraire, mais la plume énergique de Fatou Diomene s’embarrasse par de bienséantes conventions pour décrire son petit monde. Avare ni de son admiration pour la résignation industrieuse de ses héroïnes ni de ses critiques envers les terribles manquements ou hypocrisies de l’Europe comme de l’Afrique, elle livre un récit à la fois immobile et dynamique, plein de contrastes et formidablement attachant. Après Ce que je sais de Vera Candida de Véronique Ovaldé, couronné l’an dernier, le jury du Prix des lectrices edelweiss confirme ainsi son goût pour les atmosphères dépaysantes et les femmes au caractère bien trempé ! I
Laurence Desbordes, rédactrice en chef du magazine edelweiss et initiatrice du Prix des Lectrices en partenariat avec Payot Libraire, nous a aimablement autorisés à reproduire ici l’interview qu’elle vient de réaliser de Fatou Diome, lauréate 2010, au sujet de Celles qui attendent.

Elle est généreuse, Fatou Diome. Avec la journaliste que je suis, mais aussi avec ses lecteurs. Elle s’offre avec une pudeur désintéressée à travers ses récits, qui réveillent nos consciences parfois endormies. On devine au cœur de ses phrases, qui ont la douceur du respect et l’abondance de la sérénité, une femme éprise d’absolu, qui craint les compromis, déteste l’injustice et adore rire. Confirmation faite avec l’interview de cette écrivain de 42 ans, qui est aussi simple et noble que ses livres. Silence, on parle!
Quand est-ce que vous avez attrapé le virus de l’écriture?
J’avais 13 ans et j’ai un souvenir très précis de ce moment-là, car c’est lorsque j’ai quitté mon village natal pour aller étudier dans une autre ville. Il n’y avait pas de collège près de chez moi, du coup ma grand-mère m’avait envoyée dans une famille d’accueil loin de la maison. Je me sentais très seule, alors, entre les tâches ménagères que je faisais chez ces gens et l’école, j’écrivais de petites histoires. Souvent, d’ailleurs, pour dénoncer des choses qui me révoltaient, comme un mari qui battait sa femme, etc. Finalement, je n’ai jamais eu d’écriture enfantine car, quand les autres jouaient à la marelle, moi je travaillais pour gagner ma vie et pour pouvoir étudier.
En fait, au début, vous n’écriviez pas pour être lue ?
Oh non! Pour moi, être un auteur, ce n’était pas un métier. Les écrivains étaient des gens morts depuis des siècles et que j’étudiais à l’école. D’ailleurs, cela peut passer pour une coquetterie, mais même quand j’ai été publiée pour la première fois je ne pensais pas que l’on pouvait vivre de l’écriture. Ce n’est qu’en 2003 que j’ai compris que, oui, on pouvait gagner de l’argent en rédigeant des histoires. Reste que je ne l’envisage toujours pas comme un vrai travail, puisque c’est un plaisir. J’ai le syndrome des vrais prolos, j’ai besoin d’avoir un cadre, d’être dans une rigueur qui fait que j’ai l’impression de travailler. Donc si je n’ai rien à faire à part écrire, alors je demande à donner une conférence ou des cours de lettres.
Avec ce programme chargé, quand écrivez-vous ?
La nuit, jusqu’à 6h du matin, et ensuite je vais me coucher sagement jusqu’à midi. Mais il se peut aussi que je sois tellement prise dans mon histoire que je continue un peu le matin. Attention, si je n’écris pas pendant une semaine, je le vis très bien, car écrire, pour moi, est un plaisir et, je me répète, pas un travail.
Mais est-ce qu’une vie sans écriture est envisageable pour vous ?
Non, bien sûr que non. La vie me serait insupportable; j’écris comme je respire. C’est donc vital. Je vais d’ailleurs vous raconter une anecdote à ce sujet. Un jour, on m’a proposé de donner des cours à l’université de 8h à 10h. Je n’avais pas encore été publiée, et pour vivre je faisais des ménages. Ce poste d’enseignante était donc très important pour moi. Mais j’ai dit non à la personne qui me le proposait, car j’avais besoin d’écrire et je savais qu’en écrivant jusqu’à 6h du matin je n’aurais pas la force nécessaire pour donner de bons cours. Je ne voulais pas non plus que cet homme croie que j’étais une fainéante qui ne pouvait pas se lever le matin, alors je lui ai expliqué la cause de mon refus. Il m’a ensuite demandé comment j’allais gagner ma vie. Je lui ai répondu que je continuerais à faire des ménages. Alors il m’a dit: «Vu la motivation que vous avez pour écrire, et si vous avez la même pour donner vos cours, alors ils ne peuvent être qu’excellents.» Et il m’a trouvé un autre créneau horaire ! J’ai beaucoup d’admiration pour ce monsieur, car il a compris mes bizarreries alors qu’il n’avait rien lu de moi et ne me connaissait pas.
Revenons à vos romans. Comment naît une histoire ?
C’est bien simple, avant de me lancer dans un livre, je commence par trouver un titre, que j’écris sur une feuille. C’est le socle, la fondation du récit à venir. Ensuite, je peux mettre ce papier dans un tiroir pendant un an, puis un jour j’ai le sentiment de tenir une histoire complète et j’écris, j’écris... Jusqu’au moment où le texte s’arrête tout seul. D’ailleurs, ce qui est amusant, c’est que tous mes romans ont le même calibrage. J’ai en moi une sorte de rythme, et c’est comme lorsqu’on mange, il ne faut pas que cela soit trop ou pas assez.
Et vous enchaînez directement avec un autre livre ?
Non, là aussi c’est assez spécial. Vingt à trente pages avant la fin, je m’arrête. Je prends un autre titre et commence à écrire une quarantaine de feuillets avant d’achever le précédent. Ainsi je n’ai pas l’impression de finir d’écrire.
Dans Celles qui attendent, ce sont les femmes qui sont les plus courageuses, celles qui supportent tout. Votre dernier livre est-il un roman féministe ?
(Eclats de rires.) C’est un pléonasme de dire qu’une fille africaine est féministe ! Même si on ne fait pas la démarche idéologique, nous devons nous battre, tout le temps, pour tout. Donc, ipso facto, la lutte à mener aboutit à cela. Mais je ne parle pas de féminisme pur et acharné, je parle simplement d’un féminisme de survie, d’un féminisme modéré. Vous savez, les hommes me font de la peine, car notre société les condamne à être sans faille. Moi, j’ai juste envie qu’ils me comprennent, qu’ils nous comprennent nous, les femmes, je n’ai pas pour autant envie de les massacrer. Nous devons être dans le dialogue pour nous supporter mutuellement.
Finalement, à travers vos livres, mais aussi votre discours, on vous perçoit comme une romantique...
Je suis une vraie midinette, et je crois que c’est une nécessité absolue d’avoir une âme sœur. J’espère qu’un jour un homme me donnera raison, car aimer c’est grandir. Bien sûr, avec le temps, on peut découvrir le beau visage de l’autre comme le pire. Ce qui est important, c’est d’avoir le respect de l’autre, d’avoir quelqu’un qui vous aime et vous protège vraiment.
En fait, vous placez la barre très haut !
(Rires.) C’est peut-être pour ça que je suis célibataire à 42 ans... Je suis comme toutes les femmes, j’aime bien les beaux hommes avec de belles dents blanches et qui sont de bons nageurs, mais ça c’est comme une jolie côte de veau... Il ne vous reste pas grand-chose ensuite. Ce qui est intéressant, c’est d’avoir une même réalité et de découvrir avec le temps la beauté d’âme de l’autre. Alors, quand on est au restaurant avec un homme que l’on a envie de découvrir, qu’on l’aime presque et qu’il propose de partager l’addition, moi, cela me fait l’effet du World Trade Center qui s’écroule. On est déjà tellement prête à tout leur donner qu’on s’imagine qu’eux aussi étaient prêts à faire la même chose... Eh bien non ! C’est dur, tout de même.
Comment ce titre, Celles qui attendent, vous est venu à l’esprit ?
Tout simplement parce que tout le monde, un jour ou l’autre, attend forcément quelque chose. Ensuite, bien sûr, il existe plusieurs manières d’attendre. Il y a l’attente passive, qui revient à subir et m’effraie totalement car c’est une sorte de mort. Et il y a la sérénité, qui revient à dire: «Je fais ce que je veux, ce que je peux et je laisse à la vie le soin de me donner le reste un jour.» Il faut apprendre à accepter les choses et apprécier les cadeaux que la vie nous offre, même si ce n’est pas exactement ce que l’on désire. On se place ainsi dans une attente constructive, et surtout il ne faut pas être immodeste avec ceux qui supportent pire ailleurs. J’ai 42 balais et je pourrais me lamenter sur le fait que je n’ai pas d’homme, pas d’enfant, mais vous voyez, je suis consciente de la chance que j’ai, et d’avoir gagné ce Prix des lectrices edelweiss est un joli cadeau que je n’aurais jamais imaginé recevoir. Cette confiance-là m’encourage, et je fais en sorte de ne pas la démériter. J’essaie de faire au mieux pour donner aux autres et continuer sans la haine, malgré tous les ratés que j’ai eus...
Vous parlez souvent de votre grand-mère, est-ce qu’elle vous a inspirée pour le personnage d’Arame?
Elles ont un point commun dans le sens où ma grand-mère avait le sens de la famille. Mais cela s’arrête là. Ma grand-mère n’était pas passive, elle a toujours été dans l’action et m’a toujours encouragée à faire de même. J’ai essayé de l’éloigner d’Arame, car si je commençais à écrire sur ma grand-mère ou à créer un personnage qui lui ressemble vraiment, alors je ne pourrais plus m’arrêter d’écrire. Je ferais au moins 500 pages. Elle est partie au mois de mai dernier, et depuis je pleure ma mamie (elle a des larmes dans la voix). Je me console en me disant qu’elle est partie pour construire notre maison là haut. Je voulais, comme le font les animistes, me raser les cheveux pour signifier qu’une partie de moi était partie en même temps qu’elle, mais mes sœurs m’ont dit que j’étais cinglée. Et je les ai écoutées...
Quelles sont vos lectures de chevet ?
Avant tout un essai de 22 pages de l’écrivain suédois Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. J’ai trouvé dans ce tout petit livre ce que je n’ai jamais lu dans mille pages réunies. Une fois que l’on a accepté le fait que l’humain est une espèce qui ne peut jamais être rassasiée, alors on accepte mieux la vie. Sinon, j’aime L’ironie, de Voltaire, qui me fait mourir de rire. Je suis très sensible à l’humour caustique et à la littérature du XVIIIe siècle. Mais bon, je vais m’arrêter là, car je pourrais vous faire une très longue liste de mes auteurs préférés. Ah oui, j’oubliais Marguerite Yourcenar, il y a une telle émotion esthétique dans chacun de ses romans. Chaque phrase tombe pile à sa place. On se sent tout petit devant une dame qui avait une telle perfection linguistique. I