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Un horoscope pour… 1493 !


Joëlle Brack
30 décembre 2008

Pour bien commencer l’année, la collection « Sources » édite un spectaculaire calendrier liturgique et zodiacal conservé à la Fondation Bodmer. Le Temps est précieux…


© PUF

Voulez-vous savoir ce que vous réservera l’année… 1493 ? Alors sautez directement aux dernières pages de ce Compost et kalendrier des bergiers, sorti des presses de l’éditeur parisien Guy Marchand le 18 avril de cette année-là : elles présentent son horoscope et ses planches du zodiac, ainsi qu’une diète adaptée aux dispositions astrales. Des informations qui attirent le public, mais qui sentent un tant soit peu le souffre et qu’il convient donc de placer discrètement en fin de volume, afin de déjouer la suspicion des censeurs religieux ou civiles. C’est que les astronomes, autrefois savants et mathématiciens, sont devenus depuis longtemps, en cette année 1493 – qui vit par ailleurs la naissance de Paracelse et le deuxième voyage de Colomb – de simples charlatans abusant la crédulité…

Contrairement au populaire almanach, d’origine arabe, qui se présente sous forme de feuillets à afficher, le calendrier, d’essence latine– le surprenant compost signifie là « comput », décompte, et fait allusion aux savants calculs permettant de fixer la date de Pâques –  est un ouvrage de belle qualité destiné à rester, publié parfois à la suite d’un livre d’heures, ou bien en petit volume indépendant. Basé sur une conception cyclique de l’année, suivant le rythme liturgique catholique, sa permanence [il est prévu pour couvrir une vingtaine d’années, ce qui est raisonnable à une époque où l’espérance de vie moyenne en France est de 26 ans…] n’empêche cependant ni les améliorations ni les rééditions, comme en témoigne le précieux document conservé à la Fondation Bodmer à Cologny [GE] : la première parution de ce calendrier « inventé » par Marchand, en 1491, connut cette année-là deux rééditions avec adaptations, et le phénomène se répétera en 1493 - en fait, à peine mise au point l’imprimerie mécanique, le Kalendrier invente le best-seller épuisé et l’édition revue et corrigée ! Il en sera de même les années suivantes, et le calendrier connaîtra finalement trente-neuf éditions jusqu’au début du XVIIe siècle, soit une nouvelle parution tous les trois ans environ, un succès phénoménal selon les standards de l’époque. On en retrouvera des versions dérivées, « pirates » en quelque sorte, jusqu’au XVIIIe siècle, et même traduites en anglais ! Tombé dans le domaine public, il passera bientôt de l’atelier du maître-imprimeur aux mains de simples artisans, rejoignant l’almanach pour devenir un banal objet populaire largement diffusé par les colporteurs.

« Sources », la collection de fac simile  dirigée conjointement par la Fondation Bodmer et les Presses universitaires de France [PUF], ne pouvait qu’être sensible au charme étrangement austère de ce Kalendrier des bergiers. Pour le théologien et historien Max Engamarre, qui en signe la préface et l’édition, cet incunable rarissime est particulièrement précieux pour sa riche iconographie, qui en dit long sur l’esprit du temps. Ses nombreux bois gravés, en effet, ont une double mission : satisfaire les goûts bibliophiliques des érudits qui acquièrent un  exemplaire du Kalendrier, et illustrer sans ambigüité les tourments de l’enfer qui attendent le pécheur - les planches représentant l’arbre des vertus, remarque Max Engamarre, sont d’ailleurs nettement moins belles ! Du point de vue de l’esthétique s’entend, car techniquement toutes sont remarquables. Difficiles et coûteuses à réaliser, elles se repassent entre imprimeurs, et l’historien de préciser que l’édition du calendrier conservé à la Fondation est l’un des trois ou quatre exemplaires tirés sur un luxueux vélin, afin apparemment de « payer » le graveur des très beaux bois utilisés, sans doute le maître parisien Antoine Vérard. Destiné au salut du corps et de l’âme [son but avoué est de « prolonger la vie et éviter l’enfer » !], placé sous le vocable biblique des bergers, pauvres de biens mais riches de savoir et qui comprennent les étoiles, le Compost et kalendrier dévoilé par cette superbe présentation rend un hommage très contemporain au talent audacieux de Guy Marchand pour le design et le marketing – et disqualifie à tout jamais nos horoscopes de pacotilles et nos calendriers de cuisine !

LE LIVRE
9782130567363.gif
Max Engammare
Prix: CHF 49.20