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Günter Grass


Joëlle Brack
22 octobre 2007

Les souvenirs de Günter Grass, publiés en août 2006, ont soulevé un scandale médiatique : la « conscience » de l’Allemagne d’après-guerre avouait avoir porté l’uniforme SS ! Pelures d’oignon, qui vient de paraître en français, permet peut-être, un an après, une réflexion plus sereine…


© droits réservés

Günter Grass fêtait il y a quelques jours son 80e anniversaire, et toute l’Allemagne avec lui. « Toute ? Non Car un groupe animé par d’irréductible Teutons fustige encore et toujours l’auteur de Pelures d’oignon… » En fait, c’est toute l’Europe intellectuelle et politique qui s’est émue de la parution, l’automne dernier, de ces souvenirs, dans lesquels l’auteur du Tambour et des Années de chien raconte comment, engagé volontaire, il s’est retrouvé dans la division SS Frundsberg, dénoncée au procès de Nuremberg pour ses exactions. Choc, incompréhension. Celui qui a activement milité durant des décennies pour les Socio-démocrates, qui réfuta plus récemment les avantages de la réunification allemande comparée à une annexion, qui récemment claqua la porte de son parti qui soutenait le durcissement des lois sur l’immigration, celui-là avait si gravement démérité ? Celui-là même. Du ricanement à l’anathème triomphant, toutes les réactions négatives se sont depuis abondamment étalées dans les médias européens, réclamant même que le coupable restituât son Prix Nobel de littérature, tandis que les défenseurs de l’écrivains lui cherchaient des excuses. En quoi ils ont eu tort : lui-même n’en cherche pas.

Partir pour vivre
Né en 1927 à Gdansk, Günter Grass, fils de modestes commerçants, a vécu comme les autres la prise en main des Jeunesses hitlériennes, qui se chargeaient de fourrer dans la tête des adolescents l’amour de la patrie et du fusil qui l’accompagnait. Pas enthousiasmé par l’obéissance, le jeune garçon découvre pourtant qu’il y a une vie en dehors du petit appartement familial et de la petite vie qu’on y mène… Et, à 16 ans, s’enrôle volontairement dans l’équipage d’un sous-marin, symbole de l’aventure martiale qui « vous fait un homme ». Sauf que ce gamin mal nourri n’est pas une recrue valable, et qu’au début de 1945 il est transféré là où la chair à canon manque : une division SS destinée – contre tout bon sens - à renforcer le front de l’Est. L’entreprise, aussi peu glorieuse qu’il est permis, se soldera en quelques semaines par la défaite, le camp de prisonnier américain, la libération en 1946, et – seul aspect positif – l’apprentissage dans un atelier de sculpture et gravure, arts que le Prix Nobel de littérature exerce toujours avec talent. Trois mois de errements, pas un coup de feu, et une obsession : manger, expériences que seul le mot « connerie » semble pouvoir résumer, à tous points de vue. Günter Grass n’en rejette pas sur d’autres la responsabilité : pas d’endoctrinement autre que le bourrage de crâne nazi standard, pas de pressions particulières, pas de proche à venger. De même que certains ont déserté sans lâcheté, juste parce qu’il devenait impossible de rester et d’obéir, il a voulu s’éloigner de la médiocrité familiale – qu’il décrit avec une ironie nostalgique – pour vivre sa vie, devenir quelqu’un. Un salaud, en l’occurrence, mais rien dans sa sordide et risible équipée ne lui a permis de le découvrir avant son dénouement…

Si tard, si fort
Depuis pourtant, les occasions n’ont pas manqué à l’intellectuel écouté pour passer aux aveux et tourner cette triste page. Secoués, tristes, déçus, les admirateurs de Günter Grass n’ont pas compris pourquoi, au contraire, il a laissé passer plus de soixante ans – jalonnés de déclarations fracassantes sur les compromissions des Allemands – avant d’écrire Pelures d’oignon. Le temps n’a rien arrangé, il a au contraire donné des armes aux conservateurs bien heureux de l’aubaine, criant les uns au « coup médiatique pour lancer le bouquin » [alors qu’à la première copie vendue l’affaire aurait suscité exactement le même tollé], les autres au désamorçage in extremis de possibles révélations suite au déverrouillage des archives de l’Est – alors que le seul document attestant de l’incorporation du soldat Grass chez les SS a toujours été conservé à l’Ouest dans un fond public. Selon son directeur, seule l’assurance-vieillesse a jamais demandé à le consulter… Pourquoi ce coupable silence ? La réponse, dit Günter Grass est dans le livre. De fait, elle est le livre. Refusant de se cacher derrière des personnages pour laisser filtrer une vérité masquée, il a attendu d’avoir le cran de dire « je « pour livrer ses souvenirs avant que l’âge ne les embrouille, s’arrachant des tripes un répugnant éclat de mémoire qui a infecté sa vie entière. « J’avais trop honte, ça ne m’a jamais quitté » avoue-t-il en soulignant à quel point cela a dicté sa conduite depuis. Et si la posture peut sembler facile, elle mérite réflexion : est-il acceptable qu’un système totalitaire – quel qu’il soit – dévoie et entraîne dans son aberrante horreur des milliers ou des millions d’êtres humains dont le destin révèle, par ailleurs, les qualités, les dons, les créations – ou simplement la parfaite innocuité ? Sans doute des milliers de survivants, à travers toute l’Europe, ont–ils reconnu dans ces aveux leur propre aveuglement, leur banale ignominie, leur impardonnable couardise – mais ceux-là n’iront pas dire merci à Günter Grass d’avoir débridé la plaie pour eux. Sans recul, sans détours, sans complaisance – à quoi cela servirait-il ? Passées les envolées lyriques, reste ceci : Pelures d’oignon est un très beau texte, dont l’élégance et la richesse littéraires ont l’honnêteté de ne pas chercher à maquiller le crime. L’Académie Nobel a indiqué que ses attributions sont irréversibles. |

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