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Poursuivant le passé dans les archives criminelles romandes, Jacques Chessex livre avec Un Juif pour l’exemple un tableau saisissant de ce que peuvent générer la médiocrité, la gloriole et le coupable silence…

Le récent et remarquable succès de Melnitz, de Charles Lewinsky, a brièvement jeté un éclairage pacificateur sur le sort de la communauté juive de Suisse – et voilà que déjà s’évanouit le répit avec Un Juif pour l’exemple, par lequel Jacques Chessex ressuscite l’assassinat sordide, en 1942 à Payerne, d’Alfred Bloch, riche marchand de bétail bernois de confession juive, orchestré par une poignée d’admirateurs d’Hitler persuadés que le Führer les en récompenserait [!]. Attiré dans un piège et assommé, le digne marchand, connu et apprécié pour sa jovialité et son honnêteté, fut dépecé comme du bétail, et ses pitoyables restes noyés dans le lac de Neuchâtel. Ses meurtriers haineux et sadiques : un garagiste et son apprenti, deux fermiers et leur valet, étaient téléguidés par le pasteur Lugrin, si agressivement fasciste et antisémite qu’il avait été renvoyé de sa paroisse…
Si la violence du Vampire de Ropraz pouvait se dissimuler derrière les brumes d’un passé déjà ancien et d’une horreur plus proche de la littérature fantastique du XIXe siècle que du fait-divers, il n’en va pas de même pour cette autre affaire, historique dans tous les sens du terme mais dont les ressorts comme les argumentations restent fort contemporains. Accusé de tous les maux dont souffrent cette poignée de provinciaux étriqués et bêtement revanchards, Bloch paya non seulement pour leur cruelle imbécillité mais pour la non moins cruelle couardise de leurs pairs, ces Payernois à la prospérité d’entre-deux-guerres écornée, qui jugèrent d’abord pain bénit la disparition de l’un de ces Juifs trop sûrs d’eux avant de réaliser - tous peu ou prou liés à la boucherie dans ces campagnes broyardes – l’horreur d’un supplice répugnant. Avec une austère équité qui rendra malaisés les procès d’intention, Chessex rend à chacun sa part de faute. Sans occulter les circonstances difficiles de l’époque – crise économique, pression nazie se rapprochant – et en restituant la beauté presque incongrue de la nature en cette région, il brosse en une centaine de pages toute l’affaire : faits, caractères, milieu, idéologies, politique, dans un style riche et puissant, tantôt violent tantôt poétique, voire mystique, qui d’un sanglant fait-divers fait une tragédie antique.
Choqué de voir au pilori la cité qu’il aime, l’archiviste de Payerne est monté aux barricades dans l’édition de 24 Heures du 3 janvier, expliquant au journaliste et romancier Philippe Dubath qu’il défend au contraire « une ville agréable à vivre, accueillante (…) Le Payernois est bon vivant. Il faut savoir prendre contact avec lui, au café, à l’apéro, et il s’ouvre aux autres ». Exactement ce que dit Chessex de ce qu’elle dut paraître en son temps à Alfred Bloch, décrit tout guilleret de ses escapades maquignonnes vers une plaisante bourgade au riche passé, aux campagnes généreuses, et où il aime à discuter à l’auberge comme il ne le ferait pas dans son beau quartier de Berne. Le lieu d’un crime ne saurait-il être que sordide ? La place de Rouen où fut sacrifiée Jeanne d’Arc est magnifique, Oradour était un village paisible et verdoyant, et Srebrenica une petite ville à clochetons cernée de forêts et de montagnes… Intrigué, l’archiviste a épluché son trésor, et il est formel : « Je sais dès lors qu’il n’y avait pas plus de nazillons à Payerne qu’ailleurs, qu’il y avait ici des gens de tous niveaux, de tous genres, de pensées différentes, comme partout à cette époque. » Exactement ce que dit Chessex. Avec la précision d’un téléobjectif, son champs d’étude se resserre et se précise par palier, passant de la Suisse des années 1930, paysanne et fière de l’être, aux victimes broyardes de la Grande Crise chômant stoïquement sans allocations, puis aux aigris, et enfin à un groupuscule de bravaches en quête de gloriole, d’idéologues au petit pied et de crétins faciles à entraîner. Cinq hommes au final, un millième de la population de Payerne. « Pas plus qu’ailleurs ». Pas moins non plus, malheureusement. Et que leur nom figure en toute lettres dans ce roman, au grand regret sans doute de leurs descendants innocents, ne relève que de leur seule responsabilité. Pourtant, toute la ville semble encore porter un confus sentiment de culpabilité, dont elle se défend d’autant plus mal qu’il est sans fondement. Et c’est l’un de ses enfants, Chessex Jacques, né à Payerne le 1er mars 1934, qui l’assume en refermant son dossier sur la phrase que n’eurent pas ses anciens et criminels concitoyens, et moins encore leur pasteur démoniaque : « Seigneur, aie pitié de nous ».