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Haut le Masque !


Joëlle Brack
25 juillet 2007

Si vous trouvez dans une malle du grenier un polar de la Collection du Masque dont la couverture arbore une belle teinte verte, ne pensez pas qu’il s’agit d’un titre piraté… faites-le vite assurer, car les collectionneurs sont prêts à tout pour mettre la main sur ces précieux exemplaires, qui ne font pas leur quatre-vingts ans !


© Droits réservés

Connue dans le monde de l’édition comme dans celui des bouquinistes pour sa couverture jaune, la prestigieuse série de romans policiers a en effet lancé ses cinq premiers titres en vert céladon, couleur d’espérance - excellent présage en vérité, puisqu’elle cartonne toujours quatre-vingts ans plus tard ! C’est en effet en août 1927 qu’Albert Pigasse se jette à l’eau avec une série entièrement dédiée au roman policier, La Collection du Masque. Ce n’est pas son premier défi : juriste de formation à Toulouse, Pigasse a rencontré Grasset en 1919 et, sur son conseil, s’est mis à vivre une existence parallèle dans le monde de la littérature, passionnant en ces années Art Déco qui, au sortir de la Grande Guerre, méritèrent largement leur appellation de « folles »… Pigasse, qui marine néanmoins toujours dans les dossiers juridiques et les « affaires », a dans l’idée un projet précis : créer une collection de « romans d’aventures » - des polars, en bon français. Pas les modeste fascicules qui ont fait connaître Nick Carter ou Fantômas : des vrais livres. Grasset ayant refusé, l’enthousiaste Pigasse envoie définitivement les effets de manches aux orties toulousaines, et en 1925 s’en va tout bonnement fonder à Paris sa propre entreprise, la toujours active Librairie des Champs-Élysées ! C’est cette maison qui héritera du projet dont il ne démord pas, et que le jeune homme qui n’a pas froid aux yeux baptise Collection du Masque.

Touchez pas au Grand Prix
La vogue du roman policier avait commencé en 1841 avec un double assassinat, celui de la fameuse Rue Morgue traduit par Baudelaire, mystère d’autant plus épais qu’il laissa pantois les lecteur français ne connaissant pas le système des fenêtres à ouverture verticale, typiquement anglais – des panneaux coulissant en hauteur au lieu de battants laissant passer les courants d’air – et que Poe « importa »dans le décor parisien pour le plus grand bien de son intrigue ! Dès cet instant, les maîtres se bousculèrent : Conan Doyle bien sûr, Wilkie Collins ou Agatha Christie côté anglo-saxon, Gaboriau, Gaston Leroux, Maurice Leblanc côté français, pour ne citer que les plus célèbres. Mais avec la Collection du Masque, le roman policier va accéder au statut qu’il mérite. Dessiné pour lui par Maximilien Vox, le fameux loup noir de commedia dell’arte traversé d’une plume énergique allait devenir le symbole même du mystère. L’optimisme ne porta cependant pas les ébauches de la série, car le polar semblait alors indissociable de la publication en feuilleton, et le genre trop peu fourni, en français du moins, pour alimenter une collection entière. Mais Pigasse s’opiniâtre. Alors qu’il a prévu d’inaugurer la collection par Le trois de trèfle, de Williams, une amie traductrice lui fourre dans les mains un roman anglais inédit, qui semble à l’éditeur débutant – bien qu’il ne sache pas l’anglais – un meilleur joker : décidément, le n°1 de la collection, en août 1927, reviendra au Meurtre de Roger Ackroyd, d’une nommée Agatha Miller Christie. Pas besoin d’être détective pour découvrir que, passées les premières années un peu rudes, le succès sera au rendez-vous ! Très vite, la Collection est distribuée par Hachette, et s’étoffe d’un, puis deux titres par mois, révélant régulièrement au public francophone les meilleurs auteurs, souvent anglo-saxons. Car Pigasse ne suscite pas encore beaucoup de vocations en France pour les whodunnits [littéralement : « kiafailkou ? »], malgré son Grand Prix du roman d’aventures, créé en 1930… Il fournira en revanche un soutien remarqué aux illustrateurs français, qui créent les jaquettes – aujourd’hui presque introuvables et ruineuses – des petits volumes, à couverture devenue jaune et noire. L’un des plus fameux, le jeune dessinateur Jean Bernard – engagé à 17 ans ! – continua même à travailler pour lui sous l’uniforme, envoyant durant la Seconde guerre d’incroyables croquis légendés avec indications de couleurs, que sa femme réalisait à l’aveuglette pour l’éditeur !

La Librairie se rebiffe
Si l’on enquête sur les raison des difficultés rencontrées par le Masque à partir de cette période, trois pièces à conviction se détachent : d’une part les restrictions dues à la guerre – manque de papier, d’argent, d’intérêt pour un cadavre de plus ou de moins alors que l’Europe est en sang –, la rigueur morale de Pigasse le juriste, qui ne veut ni galanterie ni hémoglobine dans sa collection, ni surtout de crime « justifié » ou, pire, impuni. Et puis, last but not least, l’irruption dans le paysage de la Série Noire, lancée en 1945 par Marcel Duhamel chez Gallimard ! Chandler, McCoy, Hammett, mais aussi Simonin ou Le Breton, font basculer l’intrigue policière dans le « milieu », avec ses crimes sordides généreusement détaillés, son langage cru, ses enquêtes musclées, sa moralité élastique, son « exotisme » américain, son humour aussi. Bas–fonds réalistes contre meurtre dans la bibliothèque, le duel est pendant de longues années à l’avantage de la Noire : faute d’un arrière-plan représentatif des bouleversements sociaux, les « petits jaunes » perdent du terrain. Mais s’il est un genre qui apprécie les retournements de situation, c’est bien le polar ! Le Masque fête tout de même son millième titre en 1968, alors que son catalogue affiche des noms aussi reconnus qu’Agatha Christie, Boileau-Narcejac ou Exbrayat. Et comme un profiler sur la piste, l’éditeur échafaude diverses stratégies pour retrouver son dynamisme. Menant de front des rééditions de textes oubliés ou épuisés, au charme rétro prononcé pour les amateurs [ah, John Dickson Carr !], des éditions d’intégrales bienvenues et de nouvelles collections plus contemporaines, en petit ou grand format, qui attirent aujourd’hui des « pointures » comme Patricia Cornwell, Fred Vargas ou Ruth Rendell, le Masque a finalement investi le policier historique avec son catalogue Labyrinthes, et a même opéré une descente dans le monde du polar en BD ! Remis en selle, restructuré – les Éditions Le Masque font partie des Éditions Jean-Claude Lattès depuis 2004 – le découvreur au petit masque noir affiche à nouveau une réjouissante activité, fidèle au rythme d’origine prévu par Albert Pigasse : un titre par mois. Mais, mieux que cela, il peut se targuer d’avoir imaginé la toute première collection de romans policiers et donné ses lettres de noblesses à un genre méconnu, d’avoir révélé en français d’innombrables maîtres anglo-saxons du suspens, suscitant chez d’autres une galaxie de collections de qualité [Grands détectives, Rivages Noir etc], et d’avoir créé de toutes pièces un public enthousiaste et connaisseur qui ne cesse de s’étendre tout en rajeunissant à vue d’œil ! Il y a d’ailleurs une bonne trentaine d’années que Grasset, revenant sur son intransigeance, s’est mis à publier des polars aussi… I


1)
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Jean d' Aillon, MASQUE (Editions du), Labyrinthes, Poche, 2007, 445 pages
Prix : CHF 16.00
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)

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2)
9782702433676.gif
Val McDermid, MASQUE (Editions du), Broché, 2007, 382 pages
Prix : CHF 35.50
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3)
9782070309108.gif
Joe R. Lansdale, Editions Gallimard, Serie noire, Broché, 2007, 350 pages
Prix : CHF 34.90
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Françoise Guérin
Prix: CHF 12.20

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Prix: CHF 10.50

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Pierre Bayard
Prix: CHF 28.70

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Jacques Dubois
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Siegfried Kracauer
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Fred Vargas
Prix: CHF 10.50

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Ruth Rendell
Prix: CHF 11.50