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Dossier du Livre : Le nouveau et dernier Némirovsky


Joëlle Brack
31 mars 2007

Denoël vient de publier, avec Chaleur du sang, le dernier roman inédit d’Irène Némirovsky, dont la parution boucle une aventure éditoriale peu banale. Rencontre avec son artisan, Olivier Rubinstein.

© Harlingue-Viollet
© Harlingue-Viollet

Des manuscrits inédits et formidables, ça ne cours pas les couloirs des maisons d’édition. Dire que Denoël a eu de la chance avec ceux d’Irène Némirovsky est un euphémisme : trois romans complets, perdus ou cachés depuis soixante ans, qui font exploser les ventes, monopolisent les premières places de palmarès et séduisent même les jurés d’un prix littéraire à titre posthume ! Après Suite française, roman de la Débâcle, de la fuite et de la trahison, puis Le maître des âmes, tableau amer de la société décadente et perverse des Années Folles, Chaleur du sang aborde un monde différent, celui du « drame de terroir ». Dans un village perdu, un vieux paysan évoque les événements – accidents ? machinations ? – qui ont autrefois saccagé la vie d’Hélène et François. Au fil de ses souvenirs, sur un fond de ruralité dure et fermée telle que Némirovsky a dû la connaître lors de son exode, certains éléments remontent à la surface, livrant peu à peu des révélations trop tardives pour infléchir le destin du couple… Dense, romanesque, d’une force austère qui étonne chez une intellectuelle parisienne et mondaine, Chaleur du sang clôt sur un nouvel effet de surprise un cycle qui bouillonne en librairie depuis plus de trois ans. Avec, en point d’orgue, deux nouvelles tout sauf nostalgiques : le phénomène a entraîné la redécouverte intensive d’autres textes jusque là discrets, dont David Golder [Grasset, 2005] et le bref autant que poignant Bal [Grasset, 2002], et Denoël prépare en collaboration avec Grasset – autre « bénéficiaire », avec Albin Michel, de l’aventure – une biographie exhaustive que signeront prochainement Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt.




TROIS QUESTIONS À… OLIVIER RUBINSTEIN, DIRECTEUR DES ÉDITIONS DENOËL




- Le succès fulgurant des romans d’Irène Némirovsky, et particulièrement de Suite française, est un véritable phénomène : avec le recul, comment le percevez-vous ?

Olivier Rubinstein
- J’avoue avoir au départ éprouvé la crainte de me retrouver avec un « fond de tiroir » qui n’aurait eu que le charme d’être resté inédit pendant soixante ans. De fait, les romans d’Irène Némirovsky ne se lisaient plus beaucoup… Mais je me souviens encore de l’incroyable émotion suscitée par la lecture de ce manuscrit, sauvé de la guerre par une gamine de treize ans qui, plus de 50 ans après, l’a déchiffré et recopié en mémoire de sa mère. Je me suis senti comme un mineur qui tombe sur une grosse pépite ! L’accueil pourtant était imprévisible, et nous avions tablé sur un succès moyen, donc 10'000 exemplaires – or, toutes éditions confondues, nous en sommes aujourd’hui à 600'000 en français, et autant pour les traductions [dont 400'000 en anglais] et même une édition chinoise ! Partout son succès a été sans discussion, partout les lecteurs ont été touchés, par l’expérience humaine qu’il véhicule autant que par ses qualités littéraires. Sans être risqué, le pari pouvait passer simplement inaperçu, mais jamais nous n’aurions imaginé un tel engouement, et surtout pas ce Prix Renaudot posthume ! La surprise était d’autant plus vive qu’il ne s’agissait pas d’un de ces best-sellers « pré-emballés », et que l’intérêt, qui n’a pas faibli pour le deuxième inédit, Le maître des âmes, s’annonce tout aussi vif pour le troisième, Chaleur du sang ! Ce fut une aventure unique, de celles qui n’arrivent pas deux fois dans une vie d’éditeur – parfois même pas une seule…


- Que signifie, pour une maison avec une histoire comme celle de Denoël, de publier un auteur avec une histoire comme celle d'Irène Némirovsky ?

Olivier Rubinstein
- C’est effectivement paradoxal, mais en apparence seulement ! Car deux choses doivent être mises en exergue. D’une part que Robert Denoël, qui avait fondé sa maison d’édition dans les années 1930, a d’abord été un novateur qui, avant de se fourvoyer dans une ligne tristement pro-allemande durant l’Occupation [NB : il fut mystérieusement abattu lors de l’Epuration en décembre 1945], avait publié Céline, Sarraute, Cendrars, Tzara et bien d’autres. Et ensuite que, au regard de l’Histoire, l’écrasante majorité des éditeurs ont, à leur manière, « collaboré », comme en témoignent leurs catalogues… Enfin je dirais que, depuis les années 1950 et son rattachement à la constellation Gallimard, les choses ont beaucoup changé ! Pour ma part, je suis très heureux que nous ayons édité de nombreuses traductions du yiddish, et nous préparons pour avril un grand roman de Oser Warszawski, un des maîtres de la littérature yiddish, qui sera je pense un événement. Le contact avec Denise Epstein, la fille d’Irène Némirovsky et aujourd’hui la seule survivante de leur fuite tragique, s’est fait d’ailleurs par le biais de notre amie commune Myriam Anissimov, qui venait de faire paraître chez nous sa biographie de Romain Gary – lui-même un personnage de la résistance anti-nazie ! Tout cela constituait un retournement de l’Histoire que j’ai trouvé passionnant et savoureux.


- Pour un éditeur, que représente la publication d’un auteur disparu depuis un demi-siècle, qui ne peut ni défendre ni retravailler son texte ?

Olivier Rubinstein
- Sans discussion ni réécriture possible, il n’y a que le refus ou l’acceptation totale. Alors que j’aurais probablement demandé quelques modifications à Irène Némirovsky vivante, je ne pouvais qu’accepter à la lettre ses manuscrits sauvés du temps. Pas un mot n’a été changé, la seule intervention étant, dans Suite française, l’ajout en fin de volume de notes extraites des lettres et carnets de l’auteur, afin de faire comprendre au lecteur le parcours de cette famille cachée, qui sent se refermer sur elle la nasse et se débat en vain. C’est un témoignage essentiel, ma contribution d’éditeur. J’ajouterais que le succès mondial de ce livre a été grandement porté par l’énergie inépuisable de Denise Epstein. Le manuscrit lui-même, tel qu’on l’y voit en photo, est déposé à l’Institut mémoire de l’édition contemporaine [IMEC] : c’est un gros cahier relié de cuir, épais, couvert d’une écriture minuscule, qui révèle qu’à ce roman en deux parties Irène Némirovsky projetait d’en ajouter trois autres, consacrées à la captivité et à la libération…Je trouve ce document terriblement émouvant, et d’autant plus intéressant que c’est parce qu’il a été déposé à l’IMEC avec d’autres archives, que nous avons pu découvrir dans cet institution la fin de Chaleur du sang, dont Denise Epstein possédait le début mais pensait le roman inachevé ! Aujourd’hui nous savons qu’il n’y en aura plus d’autre, mais le travail conjoint avec Grasset sur la biographie nous passionne tout autant, et le simple fait d’avoir fait connaître Némirovsky comme un grand auteur est en soi une satisfaction qui est, elle, inépuisable.


- J’avoue avoir au départ éprouvé la crainte de me retrouver avec un « fond de tiroir » qui n’aurait eu que le charme d’être resté inédit pendant soixante ans. De fait, les romans d’Irène Némirovsky ne se lisaient plus beaucoup… Mais je me souviens encore de l’incroyable émotion suscitée par la lecture de ce manuscrit, sauvé de la guerre par une gamine de treize ans qui, plus de 50 ans après, l’a déchiffré et recopié en mémoire de sa mère. Je me suis senti comme un mineur qui tombe sur une grosse pépite ! L’accueil pourtant était imprévisible, et nous avions tablé sur un succès moyen, donc 10'000 exemplaires – or, toutes éditions confondues, nous en sommes aujourd’hui à 600'000 en français, et autant pour les traductions [dont 400'000 en anglais] et même une édition chinoise ! Partout son succès a été sans discussion, partout les lecteurs ont été touchés, par l’expérience humaine qu’il véhicule autant que par ses qualités littéraires. Sans être risqué, le pari pouvait passer simplement inaperçu, mais jamais nous n’aurions imaginé un tel engouement, et surtout pas ce Prix Renaudot posthume ! La surprise était d’autant plus vive qu’il ne s’agissait pas d’un de ces best-sellers « pré-emballés », et que l’intérêt, qui n’a pas faibli pour le deuxième inédit, Le maître des âmes, s’annonce tout aussi vif pour le troisième, Chaleur du sang ! Ce fut une aventure unique, de celles qui n’arrivent pas deux fois dans une vie d’éditeur – parfois même pas une seule… - C’est effectivement paradoxal, mais en apparence seulement ! Car deux choses doivent être mises en exergue. D’une part que Robert Denoël, qui avait fondé sa maison d’édition dans les années 1930, a d’abord été un novateur qui, avant de se fourvoyer dans une ligne tristement pro-allemande durant l’Occupation [NB : il fut mystérieusement abattu lors de l’Epuration en décembre 1945], avait publié Céline, Sarraute, Cendrars, Tzara et bien d’autres. Et ensuite que, au regard de l’Histoire, l’écrasante majorité des éditeurs ont, à leur manière, « collaboré », comme en témoignent leurs catalogues… Enfin je dirais que, depuis les années 1950 et son rattachement à la constellation Gallimard, les choses ont beaucoup changé ! Pour ma part, je suis très heureux que nous ayons édité de nombreuses traductions du yiddish, et nous préparons pour avril un grand roman de Oser Warszawski, un des maîtres de la littérature yiddish, qui sera je pense un événement. Le contact avec Denise Epstein, la fille d’Irène Némirovsky et aujourd’hui la seule survivante de leur fuite tragique, s’est fait d’ailleurs par le biais de notre amie commune Myriam Anissimov, qui venait de faire paraître chez nous sa biographie de Romain Gary – lui-même un personnage de la résistance anti-nazie ! Tout cela constituait un retournement de l’Histoire que j’ai trouvé passionnant et savoureux. - Sans discussion ni réécriture possible, il n’y a que le refus ou l’acceptation totale. Alors que j’aurais probablement demandé quelques modifications à Irène Némirovsky vivante, je ne pouvais qu’accepter à la lettre ses manuscrits sauvés du temps. Pas un mot n’a été changé, la seule intervention étant, dans Suite française, l’ajout en fin de volume de notes extraites des lettres et carnets de l’auteur, afin de faire comprendre au lecteur le parcours de cette famille cachée, qui sent se refermer sur elle la nasse et se débat en vain. C’est un témoignage essentiel, ma contribution d’éditeur. J’ajouterais que le succès mondial de ce livre a été grandement porté par l’énergie inépuisable de Denise Epstein. Le manuscrit lui-même, tel qu’on l’y voit en photo, est déposé à l’Institut mémoire de l’édition contemporaine [IMEC] : c’est un gros cahier relié de cuir, épais, couvert d’une écriture minuscule, qui révèle qu’à ce roman en deux parties Irène Némirovsky projetait d’en ajouter trois autres, consacrées à la captivité et à la libération…Je trouve ce document terriblement émouvant, et d’autant plus intéressant que c’est parce qu’il a été déposé à l’IMEC avec d’autres archives, que nous avons pu découvrir dans cet institution la fin de Chaleur du sang, dont Denise Epstein possédait le début mais pensait le roman inachevé ! Aujourd’hui nous savons qu’il n’y en aura plus d’autre, mais le travail conjoint avec Grasset sur la biographie nous passionne tout autant, et le simple fait d’avoir fait connaître Némirovsky comme un grand auteur est en soi une satisfaction qui est, elle, inépuisable.

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