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Les publications se bousculent pour saluer les 100 ans de la NRF, dont une belle exposition à la Fondation Bodmer [GE] illustre le parcours exceptionnel.

C’est une photo de famille comme on en voit peu : Marcel Arland, André Malraux, Jean Paulhan, Jules Supervielle et Léon-Paul Fargues entourant Paul Valéry… Simple séance de rédaction à la Nouvelle Revue Française ! Mais qui remonte à 1935 seulement, alors que la NRF a déjà atteint sa majorité. Et, de fait, aucun de ceux qui lancèrent l’aventure en février 1909 ne figure sur ce portrait sépia : ni André Gide, son premier et fugace rédacteur en chef, ni Jean Schlumberger, l’éditeur qui avait refusé le manuscrit de la Recherche du temps perdu, ni Charles-Louis Philippe, que le premier Prix Goncourt rata pour un fâcheux décalage de parution, ni le Dr Henri Ghéon, fervent poète-médecin ami de Gide, ni Jacques Copeau, fils d’industriel qui avait vendu l’usine familiale pour financer la revue puis son théâtre du Vieux-Colombier [ !], ni Marcel Drouin, dit Michel Arnaud, beau-frère de Gide, ni André Ruyters, l’aimable écrivain belge qui, devant l’accueil froid de son premier roman dans la Revue même, décampa pour l’Abyssinie. Encore moins Eugène Montfort, qui avait trouvé à la revue son nom, mais joua à ses collègues le mauvais tour d’introduire à leur insu dans son « numéro zéro » [novembre 1908] une descente en flamme de Mallarmé qui lui valut la porte. Et pas non plus Gaston Gallimard, le jeune gérant dont l’intuition se révélera formidable : reprenant des mains de Gide la gestion des brinquebalantes Éditions de la NRF, il sera propriétaire unique dès janvier 1913 de ce qui sera le tremplin des Éditions Gallimard ! Portée sur les fonds baptismaux par de tels parrains, jeunes loups de la pensée française pressés d’en découdre avec ce qu’ils considèrent comme le laisser-aller littéraire ambiant, la Nouvelle Revue Française avait effectivement de l’avenir…
Dirigée après la Grande Guerre par Jacques Rivière, Jean Paulhan, puis Marcel Arland, plus récemment par Jacques Réda, Bertrand Visage et aujourd’hui Michel Braudeau, la NRF a suivi un chemin parfois chaotique. Presque entièrement refondue après l’interruption de la première Guerre, elle traverse les Années Folles, la Crise et la montée des nationalismes avec des voix et des intérêts contrastés, comme le révèlent les tirés à part de la NRF de l’entre-deux guerres : Bonheur du chrétien de François Mauriac, Amers de Saint-John Perse, Voyage au Congo d’André Gide ou Qu’est-ce que le national-socialisme de Léon Trotsky ! Confiée par l’occupant entre 1940 et 1943 au fasciste Drieu la Rochelle, la Revue sera interdite ensuite pendant huit ans, et Gallimard ne dut qu’au superbe témoignage de Marcel Camus de ne pas être entraîné dans sa chute, bien que toutes ses collections – comme aujourd’hui encore – affichassent le fameux logo aux trois caractères rouges ! Mais en dépit de querelles intestines parfois retentissantes ou de périodes d’hibernation intellectuelle, elle est toujours restée l’exceptionnel laboratoire de réflexion et de dialogue culturel qui peut se vanter d’avoir publié les premiers textes de Sartre, de Cohen ou de Malraux. Affichant les signatures les plus brillantes : Romain Rolland, Claudel, Proust, Mallarmé, Apollinaire, Martin du Gard, puis Aragon, Breton, Montherlant, Giraudoux, Cingria, Roger Nimier, Tagore, Cocteau, Tournier ou Le Clézio, elle est encore le modèle et la référence des revues littéraires.
Cette prodigieuse aventure, et son bel anniversaire, ne pouvait que susciter… des livres ! Gallimard, réédite pour l’occasion les deux « premier numéro » en fac simile, celui de novembre 1908 avec le fameux requiem pour Mallarmé [et dont le sommaire annonce un étrange Jeanne d’Arc et les pingouins et de suspectes Muses et bourgeoises de jadis…] et le « vrai », de février 1909, dans lequel Gide livre la première partie de La porte étroite. Affreux détail : entre les deux, le prix est passé de 75 centimes à 1 franc… Cette parution à la fois désuète et familière – le graphisme n’a pas beaucoup changé ! – accompagne la sortie du numéro anniversaire, le 588e, qui offre aux auteurs d’aujourd’hui, dont Muriel Barbery, Jonathan Littell, Camille Laurens ou Stéphane Audéguy, de « répondre » à leurs aînés Claudel, Blanchot, Jules Romain ou Malraux ! Entre deux : un siècle de critique littéraire, que retrace L’œil de la NRF, une anthologie de cent articles illustrant le parcours intellectuel de la Revue. Intéressant de découvrir ce que juge Denis de Rougemont du Procès de Kafka, Sartre du Sartoris de Faulkner, Philippe Jaccottet de la Dentellière de Pascal Lainé, ou Dominique Aury [Histoire d’O] de Lolita… Mais la NRF a trouvé son scribe en la personne d’Alban Cerisier, jeune gardien du patrimoine Gallimard, dont la somme modestement nommée Une histoire de la NRF est en réalité un véritable roman, à la fois fresque historique, histoire de famille, tranche de vie et œuvre d’anticipation ! Des grands événements : impacts des guerres, débats sur la place de la politique ou de la poésie, aujourd’hui invasion du numérique, aux petits incidents – le premier secrétaire d’édition de la Revue faisait tant de fautes que Saint-John Perse, outré, claqua la porte – en passant par l’humour perfide [« Il parle six langues, y compris le Joyce », ou… « C’est effrayant ce que les écrivains sont petits et embêtants ! »], c’est à la fois le spectacle et les coulisses de la NRF qui s’offrent au lecteur ébloui, convié à admirer dans toute son ampleur la vitalité sans cesse renouvelée de la fine fleur intellectuelle comme à suivre les grinçants petits drames d’arrière-cuisine. Un pur régal ! C’est Alban Cerisier qu’on retrouve donc tout naturellement aux commandes de la très riche exposition consacrée à la NRF par la Fondation Bodmer, à Cologny [GE]. En toutes lettres… Cent ans de littérature à la Nouvelle Revue Française entrouvre une malle au trésor dont s’échappent, remarquablement présentés et mis en situation, les plus beaux documents qui jalonnent ce siècle de créativité. Là encore, les manuscrits précieux côtoient les essais magistraux sobrement dactylographiés sur d’antiques machines, ou les notes gribouillées sur des billets : le brouillon publicitaire de Paulhan qui supplie « Ne jetez pas les manuscrits, lettres et poèmes de jeunesse qui encombrent votre grenier, envoyez-les plutôt à la NRF, 5 rue Sébastien-Bottin » ne manque pas de panache, et pourrait stimuler aujourd’hui encore de belles découvertes… I