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On s’attendait à un bug, mais il n’a pas eu lieu : le nouvel ISBN à treize chiffres, le seul valable depuis le 1er janvier 2007, n’a fait exploser ni les ordinateurs ni les libraires !

C’est un petit code qui passe plutôt inaperçu : qu’est-ce qu’une pincée de chiffres, comparée au Banquet de Platon [Rivages, 2005], au Petit Nicolas [IMAV, 2006] ou aux Bienveillantes [Gallimard, 2006], et plus généralement au plaisir fou de la lecture ? Rien. Sauf que c’est le seul véritable moyen de dénicher ces indispensables références, ainsi que quelques millions d’autres, à partir de n’importe quelle librairie de Kaboul ou de Fontainemelon, dans toute bibliothèque livrée aux rats mais non aux bombardiers, au fin fond des stocks humides d’un grossiste et même [même !] sur un site internet. Mais il faut être honnête, la plupart des lecteurs, les ingrats, ignorent tout de ce sésame extraordinaire, à commencer par sa signification.
C’est pô compliqué
ISBN est le sigle de l’International Standard Book Number [numéro international normalisé du livre] qui, depuis 1972, permet d’identifier chaque livre publié dans le monde. En dépit de son apparence hasardeuse, ce code à dix chiffres est d’une conception simple mais efficace, chacun de ses quatre segments séparés par un tiret correspondant respectivement à la communauté linguistique (« 2 » pour les ouvrages francophones), à la maison d’édition, au numéro d’ordre de la publication chez cet éditeur, et enfin une clé de contrôle récapitulant tout le reste en un seul signe (de 0 à 9, X valant pour un 10). Les concepteurs du système se sont arrangés pour que le calcul de cette clé ait l’air subtilement ésotérique, mais avec un poil de malice on comprend rapidement que l’interminable formule s’amuse simplement à multiplier le premier chiffre du code par 10, le deuxième par 9 etc. Où ça se corse, c’est quand il faut résumer le résultat en un seul chiffre… On le dit ? On le dit. Sortez vos bouliers : le résultat, qui est du genre « 167 », est divisé par 11 [pourquoi ? Pass’que], ce qui peut se terminer comme ça, sans reste, la clé de contrôle étant donc zéro, ou laisser un reste, qui est alors déduit de 11 : c’est le solde, petit chiffre tout bête, qui sera alors la clé [car si le calcul donne un chiffre vraiment chouette, avec des virgules et des fractions, c’est qu’il y a eu une erreur quelque part…] Et n’allez pas croire que n’importe quel scribouillard peut se bricoler un ISBN dans sa cuisine : les listes de ces précieux codes sont gérées avec la plus grande rigueur par des instances comme l’AFNIL [Agence francophone pour la numérotation internationale du livre] qui les distribuent aux éditeurs et surveillent l’usage qu’ils en font.
Le pays du livre
Mais voilà : bien que le truc ait été mathématiquement prévu pour identifier un milliard d’ouvrages, le fait que chaque segment de code ait une fonction particulière gêne la théorique variété des combinaisons possibles. La récente multiplication des publications de tous genres, y compris électroniques, ayant contribué à épuiser les listes, les Bisons Futés de l’ISBN ont dû concocter un « itinéraire bis », soit l’obligation, dès le 1er janvier 2007, de passer à treize chiffres pour renouveler le stock. Treize chiffres, ça vous rappelle quelque chose ? Eh oui, c’est la formule magique qui accompagne les codes-barres, ces tags rayés qui gâchent tout ce qu’on achète. Le code s’appelle EAN13 [European Article Numbering] ou plus communément « Gencod », et il a pour les bouquins une particularité unique : alors que les trois premiers chiffres servent toujours d’identifiant national, ceux du livre, soit 978, indiquent simplement que c’est un livre, objet culturel sans frontières, le préfixe 978 étant officiellement désigné comme celui de Bookland ! L’EAN13, code plus riche de possibilités et déjà présent sur toute la production éditoriale ou presque, va donc se combiner à l’ISBN pour donner un organisme génétiquement modifié, l’ISBN13, qui commence par 978… mais comporte des tirets ! [Le « vrai » EAN13, lui, reste heureux comme il est.] À première vue, ça semble assez modeste comme révolution, mais ça implique en réalité deux choses assez importantes. L’une positive : la capacité de codage va se démultiplier, et quand on aura épuisé le préfixe 978 il n’y aura plus qu’à attaquer au 979, ce qui laisse de la marge aux futurs écrivains. L’autre nettement moins : comme au passage de l’an 2000, il n’était nullement certain que les ordinateurs, programmés « avant », allaient avaler sans tousser cette formulation hybride. Mais le bug susceptible de priver informaticiens et libraires de réveillon n’a pas eu lieu : l’intelligence artificielle, peu sensible aux fantaisies de formulation, a cédé sans broncher aux charmes infinis de Bookland...