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Godefroy, héros de Jérusalem


Joëlle Brack
21 novembre 2008

Superbe fin d’année aux Éditions des Belles-Lettres, qui publient en coffret une traduction revisitée de la Jérusalem délivrée du Tasse !


© Droits réservés

Gérard Genot, professeur émérite de linguistique italienne à Paris X-Nanterre, s’est offert, à l’âge où l’on expérimente les charmes de la retraite, un travail titanesque : deux ans pour l’édition entièrement renouvelée de la Jérusalem délivrée de Torquato Tasso [1544-1595], qui met en regard un texte original complètement remanié –quinze mille strophes en vers de onze syllabes - et une traduction nouvelle, accompagnés de formidables notes historiques et critiques, le tout en deux volumes et illustré ! Nettoyée de scories nées de publications partielles, voire pirates, du vivant même de l’auteur et plus tard, cette édition a été patiemment composée à partir des versions les plus « pures », ce qui n’était pas une mince affaire lorsque l’on sait que Tasso les modifia durant trente-cinq ans… D’un souffle et d’une inventivité stylistique remarquables, cette nouvelle Gerusalemme, délivrée de ses tourments littéraires sinon politiques, entame ainsi son cinquième siècle d’existence en de somptueux atours, gardant malgré son ambition une magnifique accessibilité. C’est que l’Iliade moderne, reprenant les hauts faits des chevaliers à la reconquête du tombeau du Christ, est aussi et surtout un conte fantastique aux innombrables détours, mêlant les amours de Tancrède et de Clorinde la Musulmane aux appels divins à la guerre sainte, le combat du valeureux Renaud contre l’enchanteresse Armide aux tourments religieux de Godefroy de Bouillon,  les démons assistant les Sarrasins au sac sanglant de Jérusalem par les Chrétiens ! Et, comme hérité de Marco Polo, partout la meraviglia, l’« émerveillement » d’une telle aventure soulève, sidère, séduit les Croisés, faisant couler un sang à nouveau vermeil dans les veines de ce classique du patrimoine littéraire mondial.

Il suffit de passer par Bouillon, dans les Ardennes, pour comprendre que le Godefroy du même nom [1058-1100] ait eu envie de soleil, de mer chaude et de sable du côté de la Terre Sainte : non seulement sa forteresse est plutôt sinistre, mais le village voisin s’appelle Noirefontaine et le lieu-dit entre les deux est Le Moulin hideux, ce qui décrit assez bien l’ambiance … Mais il n’est que justice de préciser que Godefroy, solidement formé à « Bouyon » par son oncle selon la tradition médiévale, fut un vaillant capitaine - ce pour quoi il reçut à moins de trente ans un duché couvrant une bonne moitié de la Belgique actuelle -, que son château fort était un modèle de sécurité et d’organisation, qu’il eut la cran de vendre tout son bien en 1095 pour financer sa pieuse participation à la Première Croisade, et qu’ayant soufflé Jérusalem à son gouverneur arabe il en refusa la couronne pour être appelé simplement « avoué [défenseur] du Saint-Sépulcre » ! C’est naturellement cet aspect du personnage qui inspira Torquato Tasso, lui-même très dévot mais surtout nobliau de grande culture bien que sans fortune. Éduqué avec raffinement à Naples, Rome, Padoue et Venise, celui qu’on appelle bientôt « Il Tasso » avait déjà écrit à dix-huit ans les trois premiers chants de « son » histoire des Croisades, et un mémorable Rinaldo qui allait inspirer Lully, Haendel et Glück, puis Voltaire, Ingres et Cocteau !

Mais la Gerusalemme liberata, épopée littéraire et religieuse, monopolisait déjà les forces du jeune poète qui en fut toute sa vie omnubilé, passionné en même temps que révolté car la qualité des vingt-quatre chants finaux ne lui plaisait jamais assez… L’ensemble fut donc constamment retravaillé, au fil d’une existence plutôt mouvementée. Diplômé en lettres et en droit, le poète Torquato Tasso s’acquit fort jeune une réputation impressionnante, qui lui valut la protection de tout ce que l’Italie comptait de familles princières – les Este, les Gonzague, les Della Rovere – sans oublier les Speroni, Pinelli et autres grands érudits de la Renaissance, et même le Vatican ! Leur soutien sans faille lui valut un sort relativement doux malgré une vie personnelle difficile : d’une santé médiocre mais surtout atteint de délire de la persécution et d’accès de folie violente, Il Tasso fut à diverses reprises enfermé dans des couvents ou des hospices, et ne dut qu’à l’amicale surveillance des princes – tous attentifs à garder dans leur cour un génie littéraire aussi remarquable… - de ne pas finir oublié dans une camisole de force. Incapable de se fixer, Tasso passa sa vie sur les routes d’un bout à l’autre de l’Italie, toujours fuyant d’imaginaires complots, toujours quêtant les soutiens qui lui apporteront un peu de quiétude, ce qui ne facilita sans doute pas la publication de ses nombreux autres poèmes, ni son travail acharné à l’amélioration permanente de la Gerusalemme ! Et si les gravures le montrent ceint de lauriers comme Pétrarque, il ne les coiffa hélas jamais, la mort le privant cruellement in extremis de son glorieux « couronnement poétique », un hommage exceptionnel orchestré au Capitole par le Pape. Irréparable, cette injustice fut la seule véritable dont eut à souffrir Il Tasso.  I

TASSO
9782080709868.gif
Le Tasse
Prix: CHF 20.20

9782253907176.gif
Le Tasse
Prix: CHF 23.30

LA TASSE

9782213612409.gif
Le Tasse
Prix: CHF 35.10