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Pourquoi faire compliqué...


Joëlle Brack
12 mars 2010

En ajustant la loi à ses besoins, la junte birmane séquestre les élections législatives et verrouille l’accès à tout espoir démocratique.


© KEYSTONE

La rocambolesque expédition de l’Américain John Yettaw à travers le lac Inia bordant la résidence surveillée d’Aung San Suu Kyi, en mai 2009, sentait déjà son coup fourré : que ce vétéran mormon dodu et grisonnant, épileptique, sujet aux attaques cardiaques, ait pu traverser de plan d’eau aller et retour en plein Rangoon sans se faire canarder arrangeait bien du monde ; que la gracieuse Dame de Fer birmane soit punie de sa brève hospitalité aussi. Nul besoin d’ailleurs de mettre en avant sa position pour reprocher au Prix Nobel de la Paix une entorse au règlement : n’importe quel citoyen doit obtenir une autorisation officielle pour recevoir un hôte une nuit à la maison, ce qui facilite la surveillance des comploteurs insomniaques. L’excentrique visiteur, qui n’a probablement encore rien compris, et la fille du général Aung San s’en étaient pris pour des années de travaux forcés, que le pouvoir commua avec une générosité très médiatisée en expulsion pour l’un et en dix-huit mois d’assignation supplémentaire pour l’autre.

Après quatorze ans de détention sans jugement, cela sembla beaucoup. Au seuil d’une libération espérée, c’était cruel. Mais à un an pile des élections législatives, ce n’était pas très discret. Un simple coup d’œil au calendrier permit à la communauté internationale de s’insurger immédiatement contre cette mise à l’écart de facto, en vain bien entendu. La résignation, à dire vrai, n’a pas tardé : après l’annulation pure et simple des élections de 1990 qui mettait la junte au rancart, la longue mise sous clé, totalement illégale, de l’égérie qui lui soufflait la place et la répression sanglante des manifestations bouddhiques pacifistes l’an dernier, l’ONU et les États réputés démocratiques ont pris l’habitude de voir leurs indignations superbement ignorées. Que valent les idéaux politiques contre le pétrole, les saphirs et les voisins chinois ?

De ce point de vue, les nouvelles lois concoctées récemment par le pouvoir pour séquestrer à son profit les élections d’octobre prochain, quel qu’en soit le résultat, et verrouiller l’accès à tout espoir de démocratisation, intriguent davantage qu’elles n’étonnent. Cousues main pour l’occasion, elles écartent de l’arène politique tout candidat marié à un étranger, membre d’une organisation religieuse et/ou emprisonné. Pourquoi se compliquer la tâche, alors qu’il est si simple de disqualifier d’un coup tous ceux qui pourraient avoir manifesté par ces caractéristiques la moindre velléité d’indépendance ? Le mariage et de la prison visent cependant clairement Suu Kyi, veuve d’un ingénieur anglais, alors même qu’elle est déjà hors-jeu. La crainte d’une nouvelle victoire de la
Ligue Nationale pour la Démocratie hanterait-elle les instances gouvernementales, qu’il leur faille en venir à diviser pour régner ? Car la LND, bien sûr, hésite : pour avoir le droit de s’inscrire sur les listes électorales bientôt closes, elle devrait rapidement radier ses membres emprisonnés, Aung San Suu Kyi en tête, et perdre ainsi non seulement son leader charismatique mais sans doute un bon nombre de ses effectifs. La lutte est-elle à ce prix – mais alors quelle crédibilité espérer ? Ou la fierté exige-t-elle de refuser le procédé, au risque de rétorsions ? Cornélien…

Seule lueur sur cet horizon plus sombre encore que de coutume : même affaiblie – elle a soixante-cinq ans et sa santé n’est pas solide – Aung San Suu Kyi inquiète toujours les militaires, et le régime de terreur en place depuis de si nombreuses années ne permet pas d’éluder la possibilité d’un nouveau soutien électoral populaire à la LND. C’est une assez bonne nouvelle. Quant à la tactique livrant perfidement aux opposants eux-mêmes le choix d’éliminer leur propre égérie sous peine d’exclusion politique, il ne devrait faire ricaner que ceux qui ont oublié comment pratiqua l’UDC face à la menace d’Evelyne Widmer Schlumpf versus Blocher. Dommage que, pour une fois que la junte birmane essayait de copier le plus grand parti de la plus vieille démocratie du monde, elle n’ait pas mieux choisi.   I

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