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Séisme au Palais Fédéral


Joëlle Brack
14 décembre 2007

Ils en rêvaient, ils l’ont fait ! Le 12 décembre 2007 restera dans les annales fédérales comme le jour où la gauche et le centre-droite ont éliminé sans prendre de gants leur ministre de la Justice. Ambiance…


©  Droits réservés
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Les citoyens du bout du lac auraient pu le leur dire : le 12 décembre est traditionnellement jour fêté de déculottée, un jour où les petits viennent bravement et contre toute attente à bout des gros, où les tenants de la tranquillité bourgeoise savonnent la piste aux excités du pouvoir. À Genève on appelle ça l’Escalade, mais ça évoque surtout la dégringolade d’un roitelet qui fut contraint de mettre alors une sourdine à ses ambitions. Seulement voilà : Christophe Blocher et l’UDC, tout patriotes qu’ils soient, ne sont pas très attentifs aux traditions romandes – et voilà le résultat. Cent onze fidèles ont suivi l’ordre de marche, les autres ont respiré un grand coup et osé l’alternative. Pas une main ne trembla au moment fatidique : au 2e tour, requis faute de majorité absolue, aucun bulletin nul, pour la seule fois de toute la matinée ! Qui sont ces « moutons noirs » d’un nouveau genre auxquels l’UDC n’a pas cru ? Les opposants naturels au parti populiste bien sûr, mais aussi d’ex-futurs anciens alliés traditionnels : Démocrates-chrétiens fâchés, Radicaux déçus et autres Évangéliques touchés par la grâce, voir UDC non zurichois, qui ont fini par s’apercevoir qu’un loup dans la bergerie grignote davantage et plus confortablement qu’un autre! Et de se souvenir opportunément de ce que les Grisons sont membres de la Confédération depuis 1803, et que le romanche est une langue nationale…

Les envolées lyriques affichées par les quotidiens suisses au lendemain du résultat [quelques nobles étrangers même ont évoqué le sujet] dictent à la simple équité de jeter un œil aux réactions inverses. Or « mieux vaut s’adresser au Bon Dieu qu’à ses saints », ce n’est pas l’UDC qui dira le contraire : son site semble donc la source la plus claire à laquelle puiser. Quoique. Certes, le choc de la déception peut justifier les débordements – lesquels d’ailleurs sont bizarrement modérés : à peine une pique aux « jaloux et frustrés » des autres partis battus en octobre, ou au modèle « étranger » [beurk !] de fonctionnement conflictuel que le nouveau gouvernement implique, et il faudrait être bien mesquin pour leur reprocher ce mouvement d’humeur. Où ça se corse, c’est quand on essaie de comprendre la suite… Passons sur le rappel du fameux complot anti-Blocher « dévoilé » par voie de presse et sur fond de Pacte fédéral : considérant que les élus de gauche, plus un nombre respectable d’autres, clament à tous les vents depuis des mois qu’ils verraient bien la peau dudit Blocher en carpette devant leur cheminée, c’est plutôt un anti-complot qui eût été une information. Mais le citoyen lambda qui espère saisir les raisons, réactions et conclusions du parti suite au résultat définitif de l’élection en sera pour ses frais, car Descartes et Séléné, déesse lunaire de la logique, n’y retrouveraient pas leurs petits !

À la veille encore du scrutin, le parti agrarien semblait beaucoup plus inquiet d’une concurrence externe que d’un traître dans ses rangs, mentionnant en gras dans son communiqué de presse que « le 21 octobre 2007, le peuple a aussi posé un jalon quant à la composition future du Conseil fédéral » et surveillera donc que sa volonté soit suivie d’effets proportionnels. Deux lignes plus bas, il est bien précisé cependant qu’il attend de l’élection du lendemain qu’elle s’en tienne à « la répartition actuelle des sièges gouvernementaux ». Intuitivement, on se dit : « Ben alors, de quoi se plaignent-ils ? » De tout ! Et surtout que « le premier parti de Suisse par le nombre de ses électeurs » soit « rejeté dans l’opposition », et avec lui « près d’un tiers de la population suisse. » Ah bon ? Sortez vos bouliers : 29% de 48,35 de votants, ça fait combien ? Presque un tiers des électeurs, mais « seulement » un petit sixième de la population. Dit comme ça, OK. Mais comment diable ce million et quelques de citoyens, qui avaient pris sur leur dimanche d’octobre ensoleillé pour aller voter UDC, se sont-ils faits éjecter ? Parce que c’est Blocher qui l’a dit, et le parti qui l’a fait : « Les deux conseillers fédéraux élus Samuel Schmid et Eveline Widmer-Schlumpf ne sont plus membres du groupe. L'UDC n'est donc plus représentée au Conseil fédéral depuis ce jour. » Ah bon ? Sortez vos dictionnaires : REJETER = « Jeter en sens inverse [!], évacuer expulser ». Et ça c’est Robert qui le dit, ajoutant : « Faire retomber sur un autre. » Donc l’UDC a rejeté ses deux élus mais fait retomber la faute sur le Parlement, car il ne lui suffisait pas d’avoir le maillot, il lui fallait l’équipe. Il a pourtant bien fallu accepter, en octobre, de voir 61 des 62 sièges du parti occupés par d’autres candidats que Blocher, et ça c’était un sacré entraînement ! Mais trop court pour assumer sereinement la gaffe d’un auto-goal. Au moment même d’entamer leur important mandat, les deux malheureux élus UDC se voient donc privés de tout appui – oui, oui, les deux : car Samuel Schmid, qui faisait bien l’affaire jusqu’au fatal 12 décembre, est puni lui aussi, bien qu’on peine à comprendre en quoi il a pêché : sans doute son chef charismatique, en homme averti [du complot et de bien d’autres choses sans doute…] voulait les deux sièges pour lui ? C’est ce que, avec un humour féroce et peu habituel, le communiqué appelle « un jour noir pour la démocratie ». Ayant envoyé tout le Parlement se laver les mains du sang du ministre de la Justice, les populistes vont donc faire de la résistance. Ce qui ne laisse pas non plus de dérouter si on a la curiosité de demander ce que signifie « opposition » dans un système où, de droite à gauche, douze partis siègent au Parlement dont quatre au gouvernement ! Bref, ça se tient peut-être, mais pas debout… Heureusement, un éclair de lumière baigne désormais la Coupole fédérale : avec trois Conseillères et une Chancelière, la Suisse, bonne dernière à avoir donné le droit de vote aux femmes, est devenu l’un des rares pays à pouvoir afficher la parité au gouvernement !

Réaction : François Chérix

François Chérix, secrétaire général du Centre de réforme des institutions suisse [CRIS] et auteur de divers ouvrages consacrés aux dérives de l’actuel système politique suisse, ne mâche pas ses mots quant aux résultats des élections gouvernementales :

- Quelle est votre réaction globale à la non-réélection de Christophe Blocher et au choix d’Eveline Widmer-Schlumpf?

- L’histoire a passé. Le Parlement a fait son travail. En sanctionnant un magistrat fautif, il a joué son rôle de contrôle de l’exécutif et de gardien des institutions. Pour autant, le régime n’a pas fondamentalement changé. Venant du même parti que M. Christoph Blocher, Mme Eveline Widmer-Schlumpf est clairement positionnée à droite : les orientations générales du gouvernement vont donc rester les mêmes.

- Quelle signification attribuer en Suisse à la notion d’ « opposition » brandie comme arme par l’UDC ?
- Le passage de l’UDC dans l’opposition, c’est une opération théorique. Depuis longtemps, l’UDC pratique déjà une opposition virulente. Que pourra-t-elle faire demain qu’elle n’ait déjà entrepris ?

- Quelles pistes de réflexion le léger « putch » d’hier vous inspire-t-il par rapport au changement dans les institutions que vous prônez ?
- En fait, à défaut de réformer les mécanismes du système, le Parlement l’a réformé dans l’esprit, en remettant au premier plan la défense des principes républicains. C’est un premier pas essentiel, vers d’autres améliorations de la vie politique suisse... |

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