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En janvier dernier, une capsule spatiale indienne non habitée a rejoint sans encombre la planète après douze jours de vol – succès total. L’événement coïncidait pratiquement avec la première condamnation jamais prononcée envers un médecin provincial qui encourageait l’ancestral avortement des fœtus féminins… Un télescopage courant en Inde, où traditions séculaires et modernisme galopant cohabitent, plus ou moins harmonieusement, ce qui ne contribue pas peu à la fascination qu’elle exerce sur l’Occident. D’emblème du sous-développement endémique, la plus vaste démocratie du monde est en voie de détrôner [déjà !] la Chine dans la course à la mondialisation, et piétine à la porte du Conseil de Sécurité de l’ONU, où son poids démographique, économique et géostratégique semble lui donner des droits à un siège permanent. Gandhi n’y reconnaîtrait pas ses petits…
Tout et son contraire
Si la Suisse est la terre historique de la ponctualité, l’Inde pourrait lui en remontrer. La création du pays lui-même est très claire : le 15 août 1947 à minuit, exactitude compréhensible étant donné les formalités qui ont présidé au désistement britannique, après plus de trois siècles de colonisation puis de pénibles tractations. Plus surprenante est la précision avec laquelle est définie la naissance de l’Inde comme puissance économique d’envergure mondiale : 1991 tapant ! C’est cette année-là, charnière pour l’Occident qui voit la rouille désagréger le « rideau de fer », que l’actuel Premier ministre indien Manmohan Singh, alors en charge de l’économie, a rompu avec plus de quarante ans d’immobilisme fataliste et entrepris de libéraliser son gigantesque pays. Un bouleversement radical et tranquille à la fois, dont le monde ne commence qu’à peine à saisir les conséquences… Intensément convaincu des potentialités de son pays au bord de l’asphyxie, Singh a initié un changement en profondeur de la structure économique et de la productivité du pays, au point d’y susciter en quelques années une classe moyenne jusque là quasi-inexistante. Les observateurs les plus blasés se plaisent à souligner le « décollage vertical » du pays, emblématiquement passé en un clin d’œil du rouet domestique à une industrie textile d’exportation, tandis que les plus sévères soulignent le fossé croissant et totalement négligé qui sépare campagnes et taudis de l’eldorado néolibéral. Les nostalgiques regrettent la disparition des rickshaws [vélo-taxi] au profit des Maruti, les premières voitures 100% indiennes, et pestent contre les jeans qui remplacent le dhotî traditionnel, mais les investisseurs pestent bien davantage contre la corruption, la violence, les tensions nationalistes ou religieuses qui les empêchent de faire des affaires en rond. Ils apprécient cependant le niveau de formation, l’efficacité, l’esprit d’initiative d’une nation qui constitue le deuxième réservoir au monde de savants et d’ingénieurs, tandis que les ONG se lamentent sur le taux constant d’analphabétisme [35%], la minorisation ancestrale des femmes, le rôle toujours crucial – même si illégal depuis l’indépendance – des castes, notamment face aux intouchables. Et tous ont, fondamentalement, raison : l’Inde est le royaume des contradictions sociales, économiques, politiques, que seule une culture ancienne du débat, jointe au fatalisme philosophico-religieux, à une croissance annuelle de 9% et à l’exemple peu engageant du Pakistan voisin, retient aujourd’hui d’exploser.
Frugalité contre investissements
Bénéficiant d’une heureuse concurrence de talents, d’objectifs et de moyens, l’Inde qui est entrée dans le XXIe siècle n’avait donc plus rien à voir avec celle que Gandhi le petit-bourgeois pacifiste et Nehru l’intellectuel fortuné avait extorquée aux colons anglais un demi-siècle plus tôt. L’héritage spirituel et éthique du Mahatma [« grande âme »] semble cependant un peu perdu dans ces bouleversements hautement capitalistes. Celui qui enseignait à « vivre simplement pour que tous puissent, simplement, vivre » serait sans doute horrifié par la cohabitation de bidonvilles et de florissantes cities hyper-modernes, pas moins choquantes finalement que les propriétés luxueuses des anciens rajahs – et nettement moins belles… De fait, l’omniprésence de Gandhi, des noms d’artères commerçantes aux timbres-poste en passant par les écoles, est telle que, paradoxalement, on n’y pense plus. Le créateur inspiré et inlassable de l’identité indienne ne passe plus pour un modèle à suivre, et les jeunes citoyens - la troisième génération depuis l’indépendance, la première à n’avoir connu que le progrès - ne l’évoque que comme une icône lointaine. Que sont devenus les deux millions d’ « orphelins » qui assistèrent aux funérailles du pacifiste assassiné ? Vieux. Morts. En tout cas plus assez nombreux, et moins encore influents, pour animer la philosophie de Gandhi : l’Inde en plein essor n’a que faire de la non-violence alors qu’elle possède l’arme atomique, de l’autosuffisance domestique alors qu’elle veut exporter toujours davantage, de l’écologie qui freinerait un développement industriel à la traîne, de la simplicité de vie quand piétinent les investisseurs du monde à sa porte - et les ados de ses villes au seuil des boutiques de mode. Manifestement, le message condamnant les excès de la société de consommation, l’inféodation aux valeurs occidentales et la domination de l’avidité personnelle ne passe plus. Jacques Attali, qui fera paraître fin octobre une biographie du petit homme à lunettes, a ce raccourci saisissant pour définir l’ambiguïté de l’Inde contemporaine envers son fondateur : « Il gêne ». Bizarrement, son aura semble plus rayonnante dans le reste monde que chez lui... Plus proches d’Amartya Sen, Prix Nobel d’économie en 1998, les enfants de Gandhi ont beaucoup changé, et beaucoup plus vite que ce qu’en comprennent les Occidentaux. I