|
| ||
En abrogeant les limitations à la recherche sur les cellules souches embryonnaires, Barack Obama donne de l’oxygène aux scientifiques – et à leurs détracteurs !

On a pris en six semaines l’habitude que le 44ème Président des Etats-Unis règle d’une main les problèmes de la nation tout en corrigeant de l’autre les dommages causés par son prédécesseur ! Sachant ce qu’expérimenter veut dire, les scientifiques américains retenaient leur souffle, n’osant croire qu’il honorerait la promesse du candidat – et puis c’est fait : l’interdiction du financement public imposées par Bush à la recherche sur les cellules souches embryonnaires a été levée le 9 mars. À nouveau irrigué par l’espoir et la liberté, en attendant les crédits, le corps médical respire un bon coup, et s’attelle déjà à réparer les dégâts provoqués par huit ans d’asphyxie économique.
Non que les investissements privés aient été interdits, mais leur insuffisance, jointe aux difficultés à les intégrer aux institutions publiques [les acrobaties byzantines des chercheurs pris en tenaille sont à hurler de rire, sinon d’horreur], a surtout permis d’entretenir le désir que cela change ! Et non pas davantage que la recherche sur cellules souches « morales » – adultes ou adultes modifiées, les SPi – ait hiberné : les travaux dans ces domaines, soutenus eux par les financements publics, se sont poursuivis et il serait absurde de nier leur importance. Mais un tabouret à deux pieds n’est pas des plus stables, et l’accès libéré aux développements de la recherche sur les troisièmes cellules souches, aux incomparables capacités régénératives, lui rend enfin son équilibre. Au diable l’angélisme, il est évident que l’esprit d’ouverture de Barack Obama, qui entend restituer aux scientifiques seuls la clé des laboratoires, rejoint à point nommé son souci présidentiel de préserver vitalité économique, emplois et débouchés là où on les trouve encore, en l’occurrence dans un secteur pointu et prometteur, par les développements comme par l’ampleur du public cible : diabétiques et cardiaques [l’obésité les fabrique à la tonne], victimes âgées des maladies de Parkinson et d’Alzheimer.
Nulle raison d’ailleurs de douter qu’il ne l’aurait pas fait de toute façon. Pourtant, l’immense espoir que soulève sa décision dans la sphère des patients sera sans doute davantage déçu que celui des médecins et des économistes : par le temps nécessaire à la récupération du retard d’abord, par la durée imprévisible de la recherche et de l’expérimentation ensuite, par l’étape de l’homologation et de la commercialisation des résultats enfin. Et cet espoir a aussi cela de triste qu’il est en partie alimenté par l’opposition même des « plombiers » du robinet financier, dont la vision étroite et rétrograde du problème a fait si longtemps paraître la recherche embryonnaire comme une solution miracle, ce qu’elle ne sera probablement pas – un dégât de plus à leur actif…
« Je ne l’ai pas jeté pour que tu l’aies », cette rageuse expression enfantine, résume assez bien la position des opposants à l’utilisation des cellules souches embryonnaires. À les entendre, des savants fous exploitent, à leur insu ou en les payant, des « parents » pour produire des embryons, sacrifiés ensuite à leur appétit de bidouillages, de gloire et d’argent. Or, dans le cas normal d’une recherche encadrée et ciblée, donc partout sauf chez les inévitables Dr Mabuse, le matériau vivant utilisé provient exclusivement d’embryons surnuméraires non implantés lors d’une fécondation artificielle. Conçus in vitro en excédent par sécurité, afin que quelques-uns au moins puissent se « qualifier » pour la grossesse, ils laissent quelques abandonnés, sortes d’orphelins en négatif dont les parents survivent alors qu’eux ne connaîtront que le sort prévu par la loi pour les tissus animaux : la destruction. Sans verser dans une vision naïvement rédemptrice de la recherche offrant la chance à ces ébauches d’humains d’avoir malgré tout un destin, il n’est pas injustifié de s’interroger sur l’incinération obligatoire de ce que les Conservateurs considèrent, soit comme de véritables êtres vivants – et cela rappelle alors d’effrayants souvenirs – soit comme du simple matériau non employé, auquel cas il faudrait baiser les pieds de ceux qui ont une idée de ce qu’on pourrait en faire d’utile !
En un mot, ce que la recherche cellulaire demande est simplement, trivialement, le contenu de la poubelle : en quoi cela est-il criminel ? Lors du retentissant procès de Maryville, en 1989, le généticien catholique Jérôme Lejeune établit la puissance de la promesse évolutive des cellules embryonnaires [L’enceinte concentrationnaire, épuisé], sans pour autant imposer aux décideurs la charge de préserver aveuglément cet être potentiel. Alors quand John Boehner, leader des Républicains à la Chambre des Représentants, tonne que le contribuable n’a pas à payer des sommes folles pour des expériences détruisant « de précieuses vies humaines », on se dit qu’il aurait dû tenir semblable discours lorsqu’il s’agissait de voter les budgets colossaux de la guerre en Irak – par exemple. Quant au contribuable lui-même, mué en bouclier humain sans être consulté, il se réjouit peut-être des « précieuses vies humaines » qui pourront être sauvées ou améliorées par l’exploitation des petites cellules du fond de la poubelle… Pour autant, évidemment, que ces précieuses vies aient survécu jusque là à l’incurie du système de santé américain, et aux armes en vente libre. Et sachant que, tous les dix jours en moyenne, l’un de ces contribuables perd ses chances de profiter un jour des thérapies espérées en posant sa précieuse vie sur une chaise électrifiée [à ses frais] par l’État. Bien fait pour lui ? Souvent – mais ça ne favorise pas la logique des diatribes anti-souches. I
| 1) |
Camille Froidevaux-Metterie, Editions La Découverte, Reperes, Poche, 2009, 123 pages
Prix : CHF 19.00
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)
|
| 2) |
Dominique Lecourt, Presses Universitaires de France - PUF, QUADRIGE ESSAIS DEBATS, Broché, 2007, 246 pages
Prix : CHF 21.20
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)
|
| 3) |
Romain Huret, Editions Autrement, Frontières, Broché, 2008, 160 pages
Prix : CHF 29.70
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)
|
Jacques Neirynck, professeur honoraire à l’EPFL, Conseiller national PDC et auteur de nombreux essais scientifiques, fait le point sur la situation de la recherche sur cellules souches embryonnaires en Suisse, et apporte un éclairage sans ambiguïté sur ce sujet sensible.

- Jacques Neirynck, quelle est la situation légale en Suisse au sujet des cellules souches, embryonnaires en particulier ? Cela est-il en débat actuellement au plan politique ?
- La loi sur la recherche sur les cellules souche embryonnaires a été promulguée en décembre 2003 [objet 810.31]. Elle autorise la recherche en la soumettant à des conditions très strictes : elle prohibe la recherche sur les embryons, c'est -à-dire un ensemble de cellules qui pourrait devenir un être humain, et interdit la création de clone, de chimère ou de parthénote [NB : doublon artificiel du matériel génétique d’une unité cellulaire femelle]. On n'en débat pas pour l'instant.
- La situation est-elle différente en Europe ?
- Oui : ce qui est interdit en Suisse est par exemple autorisé en Angleterre ; la loi suisse est très restrictive.
- Quels sont, de votre point de vue, les risques éthiques et scientifiques auxquels est exposée la recherche dans ce domaine ?
- Le risque éthique le plus grave serait la création de véritables clones, qui seraient élevés dans le seul but de fournir des organes de remplacement. Mais il est pour l'instant peu plausible de le considérer.
- D'une manière générale, considérez-vous que la dimension éthique soit suffisamment prise en compte par la recherche, pour elle-même et vis-à-vis du public ?
- Oui, et parfois même de façon exagérée. C’est que l'opinion publique est de plus en plus hostile à la recherche en biologie humaine.
- Quelle importance politique et économique voyez-vous dans l'ouverture américaine actuelle ? Prévoyez-vous plutôt une diabolisation accrue du sujet, ou au contraire une banalisation ?
- La véritable importance est culturelle et spirituelle plutôt qu'économique : la liberté de la recherche doit être la règle, et les limites l'exception. Et celles-ci doivent être déterminées dans le cadre d’un débat démocratique.
- On comprend qu'un chercheur ne remette pas en cause ses convictions personnelles dans son travail, on l'accepte moins d'un homme politique, dont les responsabilités sont différentes : qu'en pensez-vous ?
- Personne ne doit remettre ses convictions personnelles en matières graves, quelle que soit la fonction qu'il occupe ! En revanche, dans le cas de la décision politique par un gouvernement ou un parlement, il est clair que la décision constitue un compromis entre des vues opposées. Personne n'a renoncé à ses convictions, mais a visé à les faire admettre par le plus grand nombre, en acceptant de considérer celles des autres. Une loi est, par sa nature, un compromis qui ne satisfait personne de façon absolue… I