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Dernier coup de poker qui évitera à Tony Blair de s’en aller dans l’indifférence générale, l’instauration d’un gouvernement mixte en Irlande du Nord est porteur d’énormes espoirs. Mais pas dans la province même, où vivent deux Irlande parallèles.

Il y a des choses qu’on attend une vie pour faire : une Américaine de 95 ans vient passer sa licence d’histoire, qu’elle n’avait pu mener à bien « à l’époque », soit avant le Jeudi Noir – cette fois ça a marché ! Et puis d’autre qu’on résiste toute une vie pour ne pas faire : par exemple toucher un maudit papiste quand on est un presbytérien nord-irlandais. Et ça ne marche pas toujours… À 81 ans, le pasteur Ian Paisley, leader de l’extrême-droite en Ulster, a finalement dû serrer la main de Martin McGuinness, ex-commandant de l’IRA devenu ministre du Sinn Féin – et pas dans un coin sombre par une nuit sans lune, non : devant des dizaines de journalistes venus saluer le premier gouvernement interconfessionnel autonome d’Irlande du Nord. Pire : il a dû aller rendre visite à son homologue, Bertie Ahern, en Irlande du Sud, littéralement au diable ! C’était le 8 mai 2007, et non seulement le pugnace vieillard n’en a pas fait une attaque, mais ce Ciel au nom duquel les Irlandais s’étripent depuis plus de trois siècles n’est encore tombé sur la tête de personne…
L’île schizophrène
S’il y a un point sur lequel les premiers ministres irlandais du Nord et du Sud sont d’accord, c’est que l’histoire à la fois commune et ennemie de leur pays est très complexe, en clair : « ne vous en mêlez pas, vous n’y comprenez rien ». Et, de fait, il faut un solide entraînement pour saisir l’origine des fractures qui ont conduit une entité aussi évidente qu’une île à se retrouver coupée en deux, un peuple aussi manifestement unique à s’entretuer, un pays à refuser les armes à la main la colonisation puis l’indépendance. En trois siècles, l’Irlande durement soumise à la Grande-Bretagne est finalement devenue cette nation doublement schizophrène, Poblacht na hÉirean [Eire] contre Tuaisceart na Éireann [Irlande du Nord], et, dans les six comtés de l’ancien royaume d’Ulster, ces clans irréconciliables, les Taigs [catholiques, 44% de la population, indépendantistes] et les Huns [protestants, 56%, loyalistes]. Un nœud celtique qui ne se dénoue que très lentement, les diverses tentatives de normalisation s’étant soldées par une guerre civile en 1921, lors de la scission de l’île, par une politique d’apartheid pur et dur après la guerre [les nationalistes s’étant naïvement rapprochés de l’Allemagne en échange - ironie de l’histoire - d’une réunification], par l’occupation militaire britannique dès la fin des années soixante, lorsque les Catholiques réclamèrent le droit de vote et l’égalité de traitement, puis par vingt ans de terrorisme de l’IRA et de répressions, dont les massacres du Bloody Sunday [30 janvier 1972] et la mort en 1981 de onze nationalistes et députés dans les geôles de la Dame de Fer. Des « accords du Vendredi Saint » [1998] à l’installation effective du gouvernement mixte, il aura fallu neuf ans, deux crises politiques, quatre ans de suspension de l’autonomie, l’ultimatum non négociable de Londres et quelques morts de plus. Les Nord-irlandais appellent tout cela « les troubles », terme remarquablement modéré pour un peuple qui cultive l’excès sous toutes ses formes, et une crise de trois quarts de siècle qui fit des milliers de victimes… Et ce ne sont même pas elles qui ont fait pencher la balance en faveur de l’entente. Dans une province de 1,7 million d’habitants, le fait d’utiliser deux noms séparés pour le territoire ou d’utiliser deux hymnes nationaux différents est gratuit, mais le dédoublement systématique de toutes les administrations, écoles, hôpitaux, transports publics, etc. est ruineux : environ 10'000 euros par habitant… L’économie a fait ce que la diplomatie et la raison ont raté : catholiques et protestants vont donc gouverner ensemble chez eux, avec l’appui de l’Eire, de Tony Blair et de 71% des électeurs.
Le sabre et le goupillon
Bizarrement, les Catholiques qui souhaitent la peste aviaire au Révérend Paisley pourraient avoir le plus grand intérêt à ce que ce vieux monsieur énergique fulmine encore longtemps autour des tables de négociations. Quant aux Protestants, qui jusqu’à fort récemment auraient volontiers noyé ce sale terroriste de McGuinness dans un bénitier d’acide sulfurique, mieux vaudra pour eux aussi que sa santé reste florissante et son endurance intacte. Car ce nouveau gouvernement qui a l’air de respecter démocratiquement l’équilibre des forces – et ne serait-ce qu’en cela est un événement absolu dans la seule partie de l’Europe de l’Ouest qui ne l’a tout simplement jamais connu – signifie en réalité beaucoup plus. D’une part parce que sa répartition [l’économie et la politique aux ministres protestants, l’éducation et le social aux catholiques] dit bien qui garde les leviers effectifs du pouvoir – mais l’Ulster est aujourd’hui pauvre et rétrograde - et qui devra gagner ses galons sur un terrain plus que miné. Les deux nouveaux dirigeants n’auront donc pas trop de leur fichu caractère pour tenir en main un gouvernement peu expérimenté, tout en tirant parti de leur querelleuse connaissance de l’autre pour avancer. D’autre part parce que l’intransigeant pasteur presbytérien et le stratège de l’IRA [passons sur les « ex », leurs vocations les accompagneront jusqu’à la tombe] incarnent - et sont parmi les rares à pouvoir maîtriser - toute la problématique nord-irlandaise, qui n’a pas une face mais deux : le conflit religieux et la guerre de tranchées.
La paix, cette défaite
Alors que le monde civilisé se réjouit depuis des années de voir les deux positions tenter, avec plus ou moins de succès, de se rapprocher – le Prix Nobel de la paix les a récompensés en 1976 et en 1998 – l’action des modérés des deux bords est, sur le terrain, beaucoup moins appréciée. Des accords du Vendredi Saint aux élections de 2007, l’Alliance Party [seule formation politique non confessionnelle], les Socio-démocrates & Travaillistes et les Unionistes d’Ulster ont continuellement perdu du terrain dans l’opinion publique, au profit des deux extrêmes, le Democratic Union Party [DUP] de Ian Paisley et le Sinn Féin [« nous-mêmes »] de Gerry Adams. Et cette radicalisation transpose sur l’échiquier politique le clivage croissant entre les deux communautés, pour lesquelles la paix est en soi éventuellement un espoir, mais non la cohabitation. Reconnaître le bon droit de l’adversaire reviendrait à disqualifier l’action ou le sacrifice des siens, à se déjuger en faveur de « ceux d’en face… » Car la composante religieuse du conflit s’est peu à peu muée en guerre ethnique, chaque camp étant soucieux de marquer son territoire de façon aussi indélébile que possible [murs séparant les quartiers, tags agressifs, drapeaux verts ou orange, slogans et avis menaçants] avant que les « traîtres », également appelés responsables politiques, ne limitent leur « liberté d’expression ». Laquelle se conçoit [c’est avec le pub et l’équipe « nationale » de rugby, l’un des rares points communs entre les deux communautés] en termes d’insultes, dépravations et intimidations diverses, mais va couramment jusqu’au crime : incendies criminels, torture et bastons mortelles. Yeats, le barde nationaliste, le constatait déjà au lendemain des Pâques Sanglantes de 1916 : « Un trop long sacrifice peut faire d’un cœur une pierre… » L’avantage a toujours été sur ce plan aux Protestants, qui non seulement ont la supériorité numérique et des formations paramilitaires expérimentées, mais jouissent depuis toujours de l’impunité, sinon l’appui, des forces dites de l’ordre – ce qui n’ôte rien évidemment aux scores sinistres des attentats griffés Oglaigh na Éireann [IRA]. Attisée par la pauvreté, le chômage et une solide rancœur - le Nord, qui fut toujours largement plus riche que le Sud, est maintenant miteux par rapport à la prospérité irlandaise ou britannique - la haine se nourrit de tout, y compris des bonnes intentions : après un siècle de traitement de faveur, la communauté protestante considère tout effort envers les Taigs non comme une indispensable remise à niveau, mais comme un favoritisme scandaleux qui se paie en émeutes et chantage politique. Mais, d’un bord comme de l’autre, on soupçonne bien que la violence pourrait perdre un jour ses lettres de noblesse – alors il faut se dépêcher de miner le terrain… Le gâchis est particulièrement tragique auprès des jeunes, dont la violence est à la mesure de leur indigence socio-culturelle : n’ayant pas connu la « vraie » guerre civile, ils ne perçoivent pas la paix comme une chance de ne plus jamais revoir ça, mais comme un signe de mollesse qui, accessoirement, les prive d’un champ de bataille grandeur nature où régler, en beuglant des cantiques revanchard, des comptes qui ne sont même pas les leurs. Chesterton l’Anglais en avait eu l’intuition : « Les grands Gaëls d’Irlande / Ces hommes que Dieu a créés fous / Alors que tous leurs chants sont tristes / Toutes leurs guerres sont joyeuses… »