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Chandrayaan décroche la Lune


Joëlle Brack
24 octobre 2008

En lançant son premier vaisseau spatial vers la Lune, l’Inde se positionne clairement parmi les grandes puissances, et affiche ses projets.


© Droits réservés

La NASA n’avait peut-être pas prévu ça : pour ses cinquante ans, les lancements spatiaux se sont certes multipliés – mais depuis le Japon, la Chine, et aujourd’hui l’Inde. En cette année anniversaire, les instruments d’études spatiales américains, dont un Moon Mineralogy Mapper [« cartographe minéralogique lunaire »] dont on attend beaucoup, s’ils se sont bel et bien envoyés en l’air, étaient simple fret de vaisseaux étrangers… Le dernier en date, Chandrayaan 1, a décollé le 22 octobre de Sriharikota, une île dans le golfe du Bengale où l’Inde expérimente depuis près de quarante ans moteurs de fusées et rampes de lancement. Mystérieusement romantique, le nom de Chandrayaan cache cependant sous ses voiles brodés un véritable programme spatial, puisque ce mot sanskrit signifie ni plus ni moins que « voyage [ou : véhicule] vers la Lune » ! Et, de fait, le Premier ministre indien Singh, saluant cet exploit « qui rend une fois de plus fier de ce pays », a clairement positionné ce lancement comme un premier pas vers la Lune, que le vaisseau atteindra dans une quinzaine de jours. Et le premier astronaute indien dans une dizaine d’années, que cela plaise ou non aux Chinois, en concurrence avec l’Inde sur la terre comme au ciel. Monsieur Singh a hélas négligé de préciser que le mot « lune » dérivait d’un mot indo-européen antique, ce qui prouve bien que de toute façon l’aventure était écrite dans les astres !

La Lune ? Fastoche !
Les astronomes, moins frustrés que les poètes de voir Séléné transformé en parking à satellites, le soulignent néanmoins avec une pointe de condescendance : la Lune, c’est juste au coin du cosmos ! Pour eux qui scrutent les confins de l’univers à la recherche de nos origines, les Legos motorisés qui emportent désormais hommes et matériel high-tech en balade sur les cratères de Séléné sont un amusement facile. Du moins une étape vraiment accessible aujourd’hui à presque n’importe quel pays disposé à investir quelques centaines de millions de dollars dans les infrastructures nécessaires. Il suffit somme toute d’un ego surdimensionné, d’une poignée de dingues et d’un allume-barbecue légèrement amélioré pour que tout ça décolle… Pivot essentiel du partage de la puissance mondiale entre les deux supergrands, la conquête spatiale puis lunaire avait marqué d’une empreinte inoubliable les années 1960-1970 : quel Terrien n’a jamais vu l’image d’Armstrong, son congénère en scaphandre, sautiller maladroitement entre les cratères ? Pourtant, quelques Apollo ou Soyouz plus tard, le soufflé lunaire retombait, au profit d’une furieuse envie de contrôler la Planète Bleue d’en haut et la planète Mars d’en bas, au risque d’embouteiller l’espace de satellites militaires ou civiles – on estime à 25 000 le nombre d’objets en orbite autour de la  seule Terre ! Mais, depuis, la quête de l’eau et de carburants, l’émergence de nouvelles puissances, ainsi que  l’envie revenue de clore le bec à son voisin – il n’y a pas que la mondialisation dans la vie – ont poussé certains pays à repointer leurs télescopes vers la Lune, certes austère et peu accueillante, mais qui pourrait bien se dégeler et avouer où elle fourre son or liquide…  et surtout son hélium-3 !

C’est moche, la jalousie
S'il est inutile pour concocter un Bloody Mary, cet élément est en revanche indispensable à la fusion nucléaire, l’autre hobby de l’Inde émergente, mais n’avoue que de fort maigres réserves terrestres [que voulez-vous faire avec 15 000 misérables kilos] alors que la Lune, hé hé, en aurait caché environ cinq millions de tonnes sous son matelas de caillasse … Précédée sans discrétion par la Chine, l’Inde aux prises avec une croissance du PIB à 8,5% - contre 11,5% pour Pékin – ne peut donc espérer que maintenir politiquement supportable l’écart entre les deux pôles de l’Asie contemporaine. Entre autres par des avancées technologiques, l’avantage n’étant solide que s’il intéresse, et si possible lie, les économies développées. Pour l’ISRO, l’agence spatiale indienne, les Chinois peuvent bien vouloir marcher dans l’espace – même un Vaudois l’a fait, alors… - l’objectif de l’hélium-3 lunaire,  et surtout de la maîtrise du lancement commercial « bon marché » de satellites, est beaucoup plus prometteur ! Avec leur inconséquence coutumière, les grandes puissances n’ont pas manqué de s’étonner que l’Inde consacre cette année plus de 80 millions de dollars à l’expédition Chandrayaan, alors que la moitié du pays croupit dans la misère. Ce qui est parfaitement exact. De même qu’il est troublant de constater la disproportion  entre les crédits de la NASA et ceux des secours aux victimes de Kathrina ou des subprimes, les investissements à Baïkonour par rapport à ceux de Tchernobyl, les sommes absorbées par la technologie des navettes Shenzhou au regard de l’abandon des citoyens chinois contaminés par le sida, voire les fonds alloués à l’Agence Spatiale Européenne comparés à la ligne budgétaire de l’UE pour les énergies propres. Entre autres.

C'était à Paris, il y a quelques années. Dans une ennuyeuse réception, j’ai fait la connaissance d’un vieux monsieur charmant que ses copains appellent Buzz [parce qu’il sifflote et marmonne tout le temps] alors qu’il s’appelle Edwin. Edwin « Buzz » Aldrin. L’un des douze humains à avoir marché sur la Lune – mais « seulement » le deuxième … Plus de trente ans après son exploit, il m’a dit ne pas regretter de n’avoir pas été choisi pour être le premier, car en revanche il avait eu le privilège de déposer, sur la poussière lunaire, un rameau d’olivier en or… Il faut espérer que la précieuse bouture a solidement pris racine, Buzz, parce que la Lune a beau n’appartenir légalement à personne, la course qui recommence sera sans pitié.   I

Et encore…

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