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Corée du Nord : un tir ça va, trois tirs…


Joëlle Brack
29 mai 2009

Le tir, raté, du 5 avril n’était qu’une répétition générale : c’est le 25 mai que le vrai missile nucléaire nord-coréen a explosé, mettant le Conseil de Sécurité en émoi au point d’en prendre une résolution à l’unanimité !


La réponse ne s’est d’ailleurs pas fait attendre : puisque ça ne vous plaît pas, hop ! Deux missiles supplémentaires dans la nature. Goguenards, les Iraniens [c’est leur seul point commun avec les néo-conservateurs américains] attendent de voir comment réagira l’Axe du Bien en cette irradiante circonstance…

Il y a longtemps que le processus est réglé. Quand tout va si mal que même la junte s’en aperçoit, le gouvernement nord-coréen ouvre le gaz sous une de ses babioles nucléaires : ça saute plus ou moins fort, ça fait hurler la voisine du Sud et le Japon, s’indigner la communauté internationale, rouspéter la Russie et soupirer la Chine, et puis les pays développés, États-Unis en tête, sortent leur chéquier et demandent combien il faut, « cette fois » [pas de prix, la paix ? Si, si]. Il y a des conditions – à la ferraille, cet arsenal ! –, que la République Démocratique Populaire feint d’accepter, n’applique que mollement, oublie bientôt car elle adore souffler le chaud et le froid, et on recommence. Pour gagner du temps, la Corée du Sud alors sous gouvernement centriste a longtemps renfloué son voisin sans contrepartie, par gain de stabilité : mais, depuis trois ans, son nouveau gouvernement ultra-libéral a fermé le robinet. Dans ces circonstances, il n’est pas impossible que l’étrange « suicide » de Monsieur Roh, ex-président du Sud, pacifiste et généreux, attire à l’opposition de gauche une sympathie renouvelée qui, lors des prochaines élections, ferait bien l’affaire du Nord… Un lien tordu de plus connectant ces deux sœurs ennemies, entre lesquelles les sujets de discorde ne manquent pas. Ainsi le Sud, dont l’agenda mondain ne cesse de s’étoffer, a instauré en quelques années une efficace politique d’approvisionnements énergétiques, tirant parti de ses bonnes relations avec Pékin, Moscou et Washington pour signer des contrats de l’Ouzbékistan à l’Afrique ; pendant ce temps, le Nord a dû monnayer ses livraisons d’hydrocarbures contre l’arrêt humiliant de ses activités nucléaires. Résultat : beaucoup de bulles dans les pipe lines – mais les Nord-Coréens, misérables et résignés, n’ont le plus souvent ni voiture ni chaudière.

Maintenu artificiellement par un échafaudage idéologique fou qui en fait l’une des pires dictatures du monde, le régime exsangue de Corée du Nord impose aujourd’hui à Kim Jong-iI d’anticiper. On se souvient des soupçons de l’automne dernier quant à la santé du potentat, qui avait froidement « séché » les cérémonies du 60e anniversaire de la République Démocratique Populaire : légitime sujet d’étonnement qui n’étonna pourtant que les perfides Occidentaux, les citoyens ayant été, eux, pleinement rassurés sur l’état de santé du Cher Leader par des photos généreusement truquées et antidatées, mais qui avaient le mérite de le montrer alors qu’on lui attribuait une attaque cérébrale, cette plaie capitaliste [trop de bordeaux, de stress et de cigares]. N’empêche : il est temps de penser à la succession, exercice délicat quand on entend garder la main alors que chacun n’attend qu’une fente dans le bois pour glisser un pied-de-biche. La seule solution, hors évidemment de toute loi, reste de passer le relais à un héritier adoubé, aussi entend-on depuis quelques temps parler de Kim Jong-un, cadet et préféré du monarque stalinien [les cadets, qui n’attendaient rien, sont plus reconnaissants…] Inconnu de tous et donc à l’abri des « mauvaises » influences, le jeune homme glisse vers le pouvoir, tandis que les postes-clé tombent dans l’escarcelle de son oncle et que les militaires de plus en plus avides sont consolés par des essais nucléaires : à eux tous, ils devraient garantir la survie de l’effroyable dictature, ce qui réclame une période de fierté nationale exacerbée – le gouvernement ne vient-il pas de qualifier les sanctions de l’ONU de « risibles », et de gifler, par de nouvelles provocations, la prudente décision du Sud de rallier l’Initiative de sécurité contre la prolifération [ISP]?

Plus que jamais, devant le danger de tels fantoches [quand ils font la bombe, ça équivaut tout de même à Nagasaki], la frontière entre les deux Corées semble dérisoire. Bizarrement, cette zone dite JSA [Joint Security Area], potentiellement l’une des plus explosives du globe, est surveillée par… cinq officiers suisses désarmés. Assistés de quatre Suédois, ces Guillaume Tell sans arbalète sont le reliquat de l’armistice conclu en 1953 entre les deux Corées, et jamais remplacé depuis par un accord de paix – ce dont le Nord entend bien aujourd’hui exploiter pour se revaloriser à l’international. Les bons offices de pays neutres avaient alors semblé la solution en attendant une logique réunification, mais on en est hélas bien revenu : le Nord n’a plus les moyens idéologiques de s’y engager, et le Sud pas encore les moyens financiers de l’assumer… Avec une autorité difficile à comprendre, car il suffirait de les chatouiller pour s’en débarrasser, ces drôles de soldats empêchent [mais jusqu’à quand ?] les vigiles nordistes et sudistes de faire voler en éclats l’unique passerelle qui, au propre comme au figuré, relie les deux moitiés du pays. Diplomates plus que mercenaires, ils maintiennent patiemment l’assistance respiratoire, épaulés par d’inutiles résolutions internationales mais surtout par sept siècles de fédéral « Attendons d’abord, et puis après on verra… »  Le seul point positif de ce demi-siècle d’absurde précarité est que le no man’s land de la JSA, soit près de 1'000 km2, est devenu, sans que quiconque s’en mêlât, l’une des plus belles réserves naturelles d’Asie…  I

Et encore ...


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