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Darfour, l’autre nom de l’enfer


Joëlle Brack
08 juin 2007

Surprise pour les responsables d’ONG, qui ne pensaient pas que ça viendrait d’un des leurs : Bernard Kouchner, l’ex-French Doctor, à peine ministre depuis quinze jours, réclame à l’UE un couloir militarisé pour convoyer l’indispensable assistance humanitaire du Tchad vers le Darfour.

© France24
© France24

Surprise-ricochet pour le citoyen lambda : les ONG ne se plaignent-elles pas régulièrement de l’indifférence de la communauté internationale envers le drame soudanais ? De faire le sale boulot sur terrain miné pendant que les politiques papotent ? Si. Mais, tolérées à grand peine au Soudan, elles craignent en l’occurrence d’être assimilées à l’organisme militaire– quel qu’il soit - qui les accompagnera, et de se trouver, au pire, prises pour cibles par les rebelles [à qui le gouvernement de Khartoum a déjà fait le coup en déguisant subtilement ses bombardiers en cargos blancs griffés ONU] ou, au pire encore, à être expulsées, avec ce que ça laisse présager d’hécatombe humanitaire. Alors elles ont fait comprendre que si c’était si simple ce serait fait. Or c’est tout sauf simple, le Darfour, c’est même terriblement complexe, ce qui est l’une des raisons – mais pas la seule – pour laquelle l’opinion internationale ne se passionne pas. Alors on zappe, même quand les observateurs remballent leurs savantes études pour lâcher une réalité compréhensible par tous : dix-huit ans de dictature militaire et de guerre civile, quatre ans de massacres organisés, plus de deux cents mille morts et deux millions de réfugiés.
La fin du monde
Littéralement « Pays des For », une de ses ethnies principales, le Darfour constitue la partie centre-ouest du Soudan, touchant à la Lybie, à la Centrafrique et surtout au Tchad. L’aride région sub-saharienne est peuplée de tribus nomades, tandis que le centre, plus exposé aux pluies, est sédentaire et agricole. De tous temps les pasteurs, tribus arabisées, ont cherché de la nourriture pour leurs bêtes alors que les paysans, noirs africains, ont défendu leurs cultures : suivant l’urgence imposée par le degré de sécheresse, les conflits ont pu être marqués, sans pourtant remettre en cause la cohabitation, renforcée depuis le XVe siècle par leur pratique commune de l’islam sunnite. Mais aujourd’hui, l’explosion démographique et les dégradations climatiques ont rendu la lutte pour l’eau et le territoire de plus en plus âpre, et les exodes de plus en plus graves. Le Darfour, région toujours négligée par les pouvoirs locaux ou coloniaux, s’est tourné en vain vers Khartoum pour de l’aide, avant de s’organiser au début des années 2000 en en Front de Libération [FLD] et Armée de Libération [ALS], et de mener une guérilla souvent efficace contre le pouvoir central, séquestré par une junte islamo-militaire depuis 1989. Mais celle-ci a repris assez rapidement son souffle, et recyclé dès 2004 le vieux principe « diviser pour régner » en dressant contre ces paysans rebelles africains des mercenaires tout trouvés. Car les nomades des tribus ruinées, plus errants que jamais, ont perdu tous leurs repères : finis la traditionnelle médiation des Anciens, les deals sur fond de rançons ou de mariages ; rien ne les retient plus, ni ne protège les Darfouris contre les raids de leurs nouveaux ennemis, qu’ils appellent janjawids : les « cavaliers diaboliques armés de mitraillettes » ...
Touche pas à mon pétrole
Khartoum et tout ceux qui préfèrent ne pas s’en mêler entretiennent l’illusion qu’il s’agit de guerres ethnico-religieuses, sauf que c’est juste une vraie guerre normale, avec son cortège de misères : villages abandonnés, terres brûlées, prisonniers, cadavres au bord des routes, camps de fortune où s’entassent des hommes décharnés, des femmes terrorisées, des enfants squelettiques. Pourtant, souligne Marc Lavergne, chercheur au CNRS qui y a longuement vécu, le Darfour, et le pays en général, ont été longtemps le « grenier du monde arabe »… Mais, depuis plus de vingt ans, la guerre est endémique au Soudan, où les minorités chrétiennes [5 millions de personnes] et animistes [6,5 millions], soit le quart environ de la population du pays à elles deux, sont en proie aux attaques du Nord, qui reproche à ces non musulmans de sentir non pas le souffre, mais bien le pétrole. D’où de sporadiques périodes d’accalmie sous les pressions internationales, les clients ne tenant pas à voir s’embraser cet eldorado. Or ce très relatif bonheur des « païens » du Sud fait paradoxalement le malheur du Darfour : alors que les mêmes pressions tentent de se manifester en faveur de la province, toute mesure onusienne se heurte, après la mauvaise volonté des États-Unis, au veto de la Chine, acheteur de tout ce qui ressemble à des hydrocarbures en Afrique, dont 65% du pétrole soudanais. Qu’elle paye avec ? Des armes, fabriquées dans des usines chinoises directement installées au Soudan, évitant ainsi de gaspiller le carburant tout juste acheté pour réexpédier du matériel au fournisseur. Le gouvernement en repasse en douce aux fameux Janjawids – et la boucle est bouclée.
Le Darfour vu du ciel
Entre imbroglio et poudrière, les grandes puissances ne sont donc pas chaudes à l’idée d’y fourrer des milliers de Casques Bleus, et Khartoum moins pressé encore de les accepter : la moindre trêve mine son pouvoir, la moindre négociation soude les indépendantistes du Sud et les rebelles de l’Ouest, l’échec est donc programmé. Sur place, seule une inutile force de l’Union Africaine [7'000 hommes peu équipés dans un Darfour grand comme la France !] est admise, pour la bonne conscience générale... Mais, alors que le mode et le niveau de vie des Darfouris est redevenu médiéval, le XXIe siècle fait irruption dans le conflit d’une manière surprenante : Amnesty International vient d’ouvrir un site Internet permettant de suivre de façon remarquablement précise l’évolution de la situation grâce à d’excellentes images prises par satellite ! L’objectif est de repérer les attaques pour organiser les secours, mais aussi de décourager les janjawids par la menace de preuves d’exactions. Une ambition un peu moins naïve qu’il y paraît, car des mandats de la Cour pénale internationale pour crime contre l’humanité commencent à surgir, visant certains responsables soudanais, et l’Occident, enfin effrayé par la crise pétrolière et les métastases de conflit dans les pays proches, brasse davantage d’air que d’habitude. Alors, dans son genre, peut-être que Bernard Kouchner a bien fait : même utopique [l’UE est trop loin et la saison des pluies trop proche], un projet balancé en pleine léthargie oblige tout le monde à réagir, à s’exposer, même s’il est trop tard pour paraître moins minable qu’avec le Rwanda. Un French Doctor n’est jamais vraiment « ex », et le nouveau ministre est bien placé pour savoir qu’avec le Darfour on parle, tout simplement, de la plus grande catastrophe humanitaire au monde. Mais fera-t-il sur le sujet autant d’audimat que George Clooney ? I

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