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Google en ombre chinoise


Joëlle Brack
25 mars 2010

En se réfugiant sur son site de Hongkong pour échapper à la censure imposée par Pékin, Google a pris les autorités de court mais risque son avenir chinois.


Je ne peux rien pour celui qui ne pose pas de questions.
Confucius


Deux mois de bras de fer entre Google et le gouvernement chinois ont confirmé ce qu’on savait déjà : que Pékin ne transigerait pas sur la censure des sujets sensibles [officiellement le sexe, le jeu et la violence, mais aussi la politique et la démocratie], et que 30% du marché chinois pour le moteur de recherche américain – 300 à 600 millions US$ tout de même – ne suffiraient pas à le retenir. Alors que les médias parlaient de mi-avril, Google a pris cependant la main en fermant son site chinois dès le 22 mars, et en le reroutant vers Hongkong, où la censure n’a pas cours. Sans illusion cependant sur la capacité du Great Firewall of China à bloquer à distance l’accès aux mots-clés interdits [Dalaï Lama, Ouïghours, lait contaminé, etc.] mais dans l’espoir que l’astuce fasse coup double, permettant aux protagonistes de sauver la face tout en laissant la porte ouverte à la poursuite des activités R & D de Google – le système d’exploitation Android pour la téléphonie mobile en particulier – qui emploient des milliers de personnes en Chine. Pour Internet en revanche, aucun espoir de retour : la concurrence disproportionnée de l’« obéissant » Baidu local [60% du marché] et l’aubaine pour d’autres concurrents, dont Microsoft, verrouillent désormais l’Empire du Milieu.

À l’origine de cette situation extrême et inédite, les cyberattaques qui, fin 2009, ont écumé le système Google et la messagerie Gmail des défenseurs des droits de l’Homme, mais aussi la lettre mi-mars de vingt-sept agences de pub chinoises menaçant le moteur de recherche de faramineux dédommagements s’il abandonnait le marché, le laissant « dans une insupportable angoisse » [sic]. Bizarrement, ceux qui avaient commandité un piratage ultrasophistiqué n’ont pas imaginé que de simples chasseurs d’infos de chez Bloomberg appelleraient tout bonnement les auteurs de la missive – c’est comme ça qu’ont été avertis ces signataires malgré eux, pas au courant de ce qu’ils auraient paraphé quoi que ce soit, même en état d’ébriété ou de somnambulisme ! Comme quoi les bonnes vieilles méthodes…

En lançant Google China, en 2006, le moteur de recherche ouvrait au plus vaste marché Internet du monde [400 millions d’internautes] un accès à la Toile que ses détracteurs eurent tôt fait de qualifier de « bridé » : « Il faut trouver un compromis » expliquait alors Google, « entre notre engagement envers les utilisateurs et les conditions locales », un euphémisme pour « censure ». Les défenseurs de la liberté d’expression auraient préféré que le géant de Mountain View ne cède pas, quitte à priver les Chinois d’accès à un « reste » non négligeable d’informations. Ces mêmes défenseurs, aujourd’hui, applaudissent à sa décision, et Reporters sans Frontières anticipe déjà sur un effet boule de neige qui aboutirait nécessairement à l’ouverture. Mais la dissidence chinoise s’inquiète surtout de ce qui attend maintenant les internautes militants. Car Pékin est ulcéré, notamment de la bombe à retardement que constitue le rôle désormais visible de censeur laissé vacant par le départ de Google, qui faisait jusque-là le « sale boulot » à sa place, et cela se paye.

Or sur ce point, les échos sont fort intéressants, car le mouvement chinois Wangmin [netizen, ou« net’oyens »] s’est manifesté à visage découvert pour demander des éclaircissements au gouvernement : quelles sont exactement les bases légales de la censure, les modalités d’application, les instances responsables ? Qui décide de la censure des sujets d’intérêt national ? Quels canaux de renseignements, de consultation et de recours existe-t-il pour les acteurs technologiques et les citoyens ? Et comment l’État compte-t-il compenser le déficit d’information causé par la fermeture de Google.cn ? Une liberté de ton impensable il y a peu… et qui s’affiche en clair sur la Toile !

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