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Cochonnerie de grippe !


Joëlle Brack
01 mai 2009

S’il y en a un que la crise ne prive pas de voyage, c’est bien le virus de la grippe : celui de l’hiver 2008-2009 venait d’Australie, celui qui se balade ces jours du Mexique ...


© Devouard

D’où on peut conclure que ce virus aime passer l’hiver au chaud, ce qui explique que, dès qu’il a attrapé un humain, il pousse son hôte sous la couette, avec une bonne fièvre en guise de chauffage central ! Et comme dans ce virus il y a un cochon qui sommeille, le H1N1 semble bien avoir une idée derrière la tête… Baptisé porcine avec une belle injustice, les gorets se portant à merveille, puis mexicaine, ce qui vexe les descendants des Aztèques, la grippe en vogue s’appelle donc maintenant « A », c’est facile à retenir. De toute façon, on ne risquait pas de l’oublier : faisant agréablement diversion avec les sinistres annonces de parachutes dorés, de licenciements massifs, de fonds colossaux débloqués sans effet et de énième missile coréen, le célèbre virus, inconnu il y a une semaine, fait la « une » tous les jours – ce qui est un peu indu : pour l’instant, « A » a sacrifié quelques dizaines de victimes, alors que la grippe standard tue chaque année un quart à un demi million de Terriens…

Le citoyen lambda, qui a tendance à penser que les organisations internationales sont des budgétivores inutiles, en a enfin pour son argent : l’OMS a prestement réglé le thermostat du degré d’alerte sur 4, puis 5 (sur 6) et manipule comme une éprouvette-Molotov le terme redouté de « pandémie », un mot fort qui rappelle les grandes pestes ou la grippe espagnole de 1918. Un peu abusivement peut-être : il s’applique officiellement dès que deux pays d’une région de l’OMS sont atteints d’une maladie virale transmissible, ce qui s’applique donc aussi bien au sida qu’à la conjonctivite. L’intention est de montrer qu’on prend les choses au sérieux et que chacun peut être rassuré ; l’effet est manifestement inverse… Avec une certaine incohérence, les pays développés prient leurs concitoyens d’éviter le contagieux Mexique tout en rapatriant leurs nationaux en villégiature inconsidérée à Cancún, afin qu’ils ramènent vite leur virus personnel à la maison. Quant aux États-Unis, qui ont d’abord affiché un bulletin sanitaire vierge malgré leur frontière plutôt perméable, ils affirment aujourd’hui maîtriser les foyers d’infection par le contrôle de la transhumance des Latinos, ce qui est bien une première dans leur histoire !

N’empêche : que dirions-nous si la grippe A tuait soixante-deux personnes en Suisse ? L’équivalent de trois classes de gamins remuants, d’une solide PME, de deux chorales vaudoises, d’un service des urgences au grand complet ? Le choc serait terrible, et compréhensible. Soixante-deux morts, c’est pourtant le triste et silencieux bilan, étouffé par celui de la pandémie virtuelle, d’une épidémie beaucoup plus grave, celle de l’égocentrisme et de l’impéritie politique. En 2008, ces victimes auraient survécu si le don d’organes, cette merveille éthique et médicale, avait été suffisant en Suisse pour qu’une transplantation les sauve. Mais non : avec une douzaine [ !] de donneurs par million [ !] d’habitants, nous sommes les plus radins, les plus indifférents, les plus ignorants peut-être, de tous les inscrits au registre mondial. Plus de mille patients attendent aujourd’hui une greffe : combien de décès à la fin de l’année ? Certainement bien plus que par la pandémie « A » qui, comme celle de la grippe aviaire, n’arrivera sans doute pas. C’est pourtant facile de ne pas emmener dans l’Autre Monde de beaux organes utiles…

Ceux que tente l’expérience peuvent simplement laisser un petit morceau de foie ou de mou dans une boîte de plastique, sur la fenêtre : les moins douillets iront jeter un œil après trois semaines – si les voisins n’ont pas déjà alerté le Service d’hygiène. [Pour info : le cahier de photos de La ferme des corps, dans laquelle le Dr Bass étudie à des fins policières la décomposition naturelle de l’organisme humain, est vendu scellé, pour éviter les évanouissements dans les librairies !] Ainsi en va-t-il en effet de notre humble et fabuleuse carcasse, vivante capable de tous les exploits puis, « après », rendue à une cauchemardesque alchimie. Pourtant, tel les souverains anciens qui entraînaient leurs biens dans l’Au-delà, nous nous faisons enterrer – et surtout laissons enterrer nos proches – avec tous ce trésor dérisoire et bientôt répugnant, ou en cendres. À moins de croire à une « vraie » autre vie, celle de l’un ou l’autre de nos organes, auquel les miracles de la chirurgie permettent d’assurer ailleurs son irremplaçable fonction, et de sauver un congénère mal barré ? Peut-être un enfant. Ou un jeune parent, ou un artiste encore inconnu. Ou un mal embouché, ou un qui abattra sa famille un soir de poker ruineux… c’est la vie !

Pour nous y inciter, la Confédération a donc investi dans une campagne censée nous convaincre. Comme ratage, on ne pouvait pas fait mieux : attirer par des couleurs ternes et un message illisible, militer en restant neutre, persuader sans explique et boucler le slogan sur « non », il fallait oser ! Incapable de juger elle-même si le sujet est une question de santé publique à trancher en spécialiste ou du simple folklore pour dames de paroisse, la Suisse traîne sur le sujet une législation mortifère et renvoie chacun à ses choix. Un choix le plus souvent inhumain : qui, sous le choc d’une mort soudaine, aura dans l’heure la sérénité d’offrir à de parfaits inconnus – neuf, si tout va bien – une chance de vivre encore aux « dépens » du proche perdu ? C’est uniquement d’une décision individuelle, libre et affirmée, que peut provenir un don qui mérite ce nom. Or les affiches destinée à en faire prendre conscience ressemblent exactement à un document  militaire, et attirent le même réflexe : « Ils peuvent courir ». Reste alors aux chirurgiens dans l’urgence à prendre ici et là ce qu’ils peuvent à la nature pour réparer, par exemple en transplantant des valves cardiaques de porcelet. Car, mexicain ou pas, dans le cochon tout est bon, et il n’est pas pour rien le meilleur ami de l’homme – ce sans-coeur.   I  

Y réfléchir ...


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