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Hong Kong, le casse-tête chinois


Joëlle Brack
09 juillet 2007

Visite officielle du président chinois, discours, inauguration de pont, revue de troupes, rencontres d’affaires et chants d’enfants, il n’aura rien manqué à Hong Kong pour célébrer les dix ans de sa rétrocession à la Chine : il y avait même du soleil et des arrestations de démocrates dissidents !

© laëlew, droits réservés
© laëlew, droits réservés

Impassible, le Président chinois Hu Jintao a cependant ignoré l’outrage. Dommage pour les journalistes : son prédécesseur Jiang Zemin, lui, avec ses nerfs à fleur de peau, n’aurait probablement pas manqué de piquer une crise sur le tapis rouge des cérémonies ! En effet, avec un manque de tact évident et un déplorable opportunisme, une poignée d’agitateurs ont eu l’outrecuidance de manifester en faveur de la démocratie. Et cela en plein numéro d’équilibrisme politico-diplomatique du Président chinois et de Donald Tsang, chef de l’Exécutif hongkongais. Combien étaient-ils ? Plus de soixante mille, prétendent les opposants – très pacifiques d’ailleurs, ils n’étaient armés que d’une pétition - mais les yeux délicatement bridés des gendarmes envoyés les matraquer n’en ont repéré que dix mille. Et les journalistes de l’agence Chine Nouvelle aucun. Ce qui fait que, leur communiqué enthousiaste passant la chose sous silence, 99.5% des Chinois ou, si l’on veut, un humain sur six, ignorent totalement que, dans la plus petite, peuplée et prospère province de l’Empire du Milieu, des « enfants gâtés » réclament opiniâtrement des cerises sur leur gâteau : le suffrage universel, des garanties pour les droits de l’homme et, par solidarité, des excuses pour Tienanmen. Rien de bien terrible, finalement.
Le retour de l’enfant prodige
Arrachées au pouvoir Mandchou moribond par les Britanniques au terme de deux « Guerres de l’opium », les petites Hong Kong [1842] et Kowloon [1860] furent cédées à l’Empire à perpétuité, tandis que la vaste étendue jouxtant la Chine, arrière-pays censé protéger la colonie marchande et sans autre nom que Nouveaux Territoires, était acquise en 1898 pour 99 ans « seulement ». De toute évidence, l’Angleterre victorienne n’imaginait pas son bailleur réclamer un jour son bien. Mais cette imprévoyance a finalement coûté un joyau à la Couronne : avoir à sa porte la septième puissance commerciale du monde, le cinquième marché bancaire et boursier, le premier port de conteneur et 65 milliards de dollars de réserves monétaires, et ne pas les récupérer au terme du contrat, c’est bête, même quand on vilipende les infâmes valeurs capitalistes… Quinze ans avant l’échéance, les dés en étaient jetés, l’humiliation d’un siècle et demi de colonisation se soldait par le retour intégral à la Mère Patrie, qui inaugurait pour l’occasion une politique sur cinquante ans dite « Un pays, deux systèmes ». Des tractations féroces aboutirent en effet à la Loi Fondamentale [Basic Law] qui sert aujourd’hui de schéma constitutionnel à Hong Kong, et lui garantissent sur le papier le maintien d’avantages non négligeables, surtout à l’aune du système chinois : statut de RAS (Région Administrative Spéciale) autonome, droit anglo-saxon, maîtrise des frontières et de la politique économique, liberté d’expression et de la presse, monnaie indépendante etc. Le 1er juillet 1997 à minuit une, l’Union Jack laissait la place à l’étendard rouge – sauf sur le consulat britannique et le Royal Yacht Club… Dire que les plus noires prédictions furent faites au sujet de la pérennité de ces belles promesses est un euphémisme. Eux-mêmes convaincus, malgré leur appartenance affirmée au monde chinois, les Hongkongais s’exilèrent par dizaines de milliers, tandis que l’Occident, méfiant, attendait l’effritement. Et l’attend toujours : en dépit d’une crise économique sévère en 1997-1998, que Pékin redevenu le maître depuis trois mois [!] a largement contribué à éponger, puis de la désastreuse épidémie de pneumonie atypique en 2003, Hong-Kong se porte bien, merci. Rattachée à la constellation des mégapoles du Sud chinois, qui lui font aujourd’hui une saine concurrence, attirant plus de la moitié des investissements étrangers en Chine, elle est, avec Singapour, Taiwan et la Corée du Sud, l’un des quatre « dragons asiatiques ». .
Nouveaux Chinois, mauvais exemple
Contre les pronostics, la Chine a donc bel et bien [di]géré sans la plumer cette poule aux œufs d’or qui lui est tombée toute rôtie dans le bol de riz. Sauf le bec et les ongles, qui se débattent toujours. Car la réussite chinoise est moins flagrante sur le plan de la démocratie, pourtant calligraphiée noir sur blanc dans la Loi Fondamentale. Certaines réinterprétations du contrat ont à peine attendu le départ du dernier Gouverneur de Sa Majesté pour remettre le Parti au milieu du village, et les Hongkongais vaccinés par l’épisode de Tienanmen ont compris, avant même leur réintégration, qu’il convenait de rester fermes et vigilants. Les pressions n’ont en effet pas tardé à s’exercer, par exemple sur les députés démocrates, poussés à la faute ou « mobbés », ou sur la presse, par le biais de la spécialité locale : les affaires, leur pub et leur clientèle ! Le suffrage universel absolu, alors qu’il ne concerne actuellement qu’une toute petite proportion des députés [les autres étant désignés par le Parti] est un objectif que le pouvoir central éloigne régulièrement : espéré par les Hongkongais pour « tout de suite », il a été sèchement remis à 2008, puis 2012. C’est que l’encerclement de la démocratie est double : la Chine a dans la main une grenade dégoupillée, car l’écrasante majorité de la République Populaire ne jouit pas du centième des droits accordés à Hong-kong et pourrait bien s’en apercevoir un jour, tandis que, sur place, le monde des affaires chouchouté par Pékin n’a aucun intérêt à voir sa puissance battue en brèche par de simples citoyens. Les oligarques assument, d’ailleurs : leur argument est, tout simplement, que « la démocratie n’apporte rien» [sic]. D’où de régulières et insistantes manifestations de protestation, qui ont connu une édition de luxe pour la visite de Monsieur Hu : c’est Mgr Zen, cardinal de la ville, qui menait le cortège !
Il y a eu du spectacle !
Mais les amateurs de démocratie auraient tort de se décourager. Lorsqu’en 2003 un amendement à la Loi Fondamentale fut imposé d’en haut, condamnant toute activité jugée « subversive », les Hongkongais sont descendus dans la rue et ont obtenu non seulement gain de cause mais, à l’usure, la démission du précédent responsable de l’Exécutif, Monsieur Tung. Et l’élégant député et avocat Alan Leong, l’un des meneurs de la révolte, annonça tranquillement en novembre 2006 qu’au nom du tout nouveau Parti Civique il se proposait à l’élection 2007 pour cette fonction, jusqu’ici attribuée à un candidat unique nommé par Pékin et soutenu par les oligarques locaux. Stupeur… Bien que n’ayant aucune chance ni aucun moyens – mais il a tout de même convaincu 123 des 772 délégués de la Ville autorisés à voter ! – Leong a obligé son adversaire médusé à entrer dans une véritable campagne électorale : investiture des partis, meetings, débats télévisés, défense des priorités, du jamais vu même au temps des Britanniques ! Battu, Alan Leong est cependant très fier de ces premières vraies élections dans sa ville : « Nous avons représenté un changement fondamental de culture, un bouleversement des valeurs et des attentes en matière de politique » dit-il, « il n’y aura pas de retour en arrière ! » Cet optimiste, qui ne porte que des pochettes de soie framboise, est superbement ignoré par la communauté internationale.

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