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Iran, le combat des chefs


Joëlle Brack
19 juin 2009

Les Iraniens sont dans la rue pour contester le résultat de présidentielles qui semblent pourtant irréversible. Mais les temps changent, les mollahs ont-ils le pouvoir de l’ignorer ?


Avec, au choix, naïveté ou humour, le re-président Mahmud Ahmadinejad a annoncé que son re-programme s’attacherait cette fois à « la pureté, la justice, la lutte contre la tyrannie et la corruption » [sic]. Ce qui tranche sur le discours politique standard : pouvoir d’achat, redressement des finances, santé, éducation etc. Ça, il l’avait laissé entendre la première fois et, comme presque tous les autres chefs d’État, il a échoué. Abandonnant ces promesses bassement matérialistes, que cinq ans de provocations nucléaires destinées à l’extérieur ont empêché de commencer à envisager de réaliser chez lui, il semble donc opter pour cette infâme manœuvre qui laisse l’opposition et les défenseurs des droits humains le bec dans l’eau, car que redire à cela ? Admettant cependant implicitement que, son premier mandat durant, il a failli non seulement à ses belles paroles, mais aussi à l’éthique de la République islamique, qui n’était déjà pas très républicaine — même en en rabattant beaucoup des critères occidentaux — et se révèle donc, à l’entendre, pas irréprochable non plus sur tout le reste…

Tuyaux percés
Le constat est cynique : alors que ses revenus sont les plus forts depuis quarante ans, l’économie iranienne est en difficulté. Sa croissance enviable de 6% est en réalité en baisse de moitié par rapport aux années précédentes, le taux d’inflation passera largement la barre des 40% en 2009, le chômage est estimé à plus de 25% [les chiffres officiels en avouent la moitié], les revenus dépendent presque exclusivement d’un produit unique, et sur 70 millions d’habitants, un quart vit en dessous du seuil de pauvreté, malgré de réelles améliorations dans l’approvisionnement. Difficile à accepter pour une nation dont le niveau de culture est aussi élevé depuis si longtemps… Il est aisé pour le gouvernement de désigner les coupables : les sanctions imposées par les États-Unis et leur suite empêchent les investissements étrangers de jouer leur rôle dans une économie par ailleurs non dépourvue d’intérêt [recherche, technologies, pharma etc] et soutenue par un bon niveau de formation. Mais, en dépit du discours d’Ahmadinejad, c’est à l’intérieur que l’Iran compte ses ennemis : une inflation galopante, induite par un pervers système de redistribution directe des bénéfices pétroliers, une gestion étatique peu professionnelle des secteurs économiques essentiels, des crédits bancaires inopérants qui ne permettent plus d’irriguer le tissus industriel. Le subventionnement obère en outre si lourdement les finances publiques que le pays, pourtant quatrième producteur mondial de pétrole, ne peut investir ni dans le développement de la raffinerie – et doit paradoxalement importer son essence – ni même dans l’entretien de son réseau pétrolier. Ce qui, joint au contrecoup de la crise mondiale, rend caduque tout espoir d’accroissement de la production, donc des revenus – le pipeline est bouclé.

Hors la foi
Dans ces conditions, l’opposition incarnée par Mir Hossein Moussavi semble à l’Occident la réponse naturelle d’un pays exaspéré. Les électeurs iraniens, s’ils ont comme on peut le croire exprimé une sanction nettement plus marquée que ne le leur reconnaît le régime, n’ont cependant pas souhaité « casser la baraque » : coincé dans un système bi-gouvernemental qui mêle dans une annulation stratégique des forces les organes démocratiquement élus et une structure théocratique intangible, le pays a déjà expérimenté les limites des Réformateurs, et ne cherche qu’une certaine mise en œuvre de projets toujours virtuellement au programme. Les Iraniens n’ont que faire des gesticulations radioactives de leur président, ni de ses digressions anti-sionistes : ils veulent surtout que le nucléaire soit civil pour leur être directement utile, et que l’Iran en paix soit la puissance forte mais stabilisatrice qu’elle peut être, dans la région et face à la communauté internationale. En mettant par un discours musclé les opposants à Ahmadinejad non seulement hors la loi mais hors la foi, le Guide Suprême Khamenei et son conseil  [« D’autant plus dangereux, dans leur âpre colère / Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère… »] ont cependant souligné avec arrogance le poids dérisoire des instances élues par rapport au pouvoir religieux sans contrôle, qui a la haute main non seulement sur la morale publique mais aussi sur l’armée, la justice, les services secrets et les médias. Si l’ancien maire de Téhéran a bien écouté le prêche, il a dû comprendre que lui aussi était invité à tourner la page, et à ignorer ses anciennes ouailles clamant leur ingratitude par les rues…

Demain c’est aujourd’hui
Les temps pourtant ont changé, et les médias électroniques ont relayé avec vigueur une contestation que le pouvoir pensait snober. Mais les mollahs et leurs troupes ultra-conservatrices semblent ignorer que plus rien ne s’ignore sur cette planète – quoi qu’en en fasse par ailleurs – et négliger trois réalités. D’abord, qu’une révolution ne dure pas trente ans, et certainement pas avec les mêmes principes : si les imams ont juste blanchi, les jeunes partisans qui voulaient jadis purifier par le feu les séquelles du règne des Pahlavi sont aujourd’hui des hommes soucieux d’un avenir stable et décent pour leur famille ; ensuite que si cette révolution a toujours besoin de gardiens, c’est qu’elle n’est jamais devenue partie intégrante de la vie du pays ; et enfin que, pour 65% des citoyens, elle n’a même pas l’attrait d’une révolution puisqu’ils n’ont connu que ce régime. « Si nous ignorons les voix de notre jeunesse et ne changeons pas, ils nous feront ce qu'ils ont fait au Shah ! » Ce n’est pas un vulgaire opposant qui l’a dit à la veille du prêche de Khameini, c’est Amir Akbar Rafsandjani, d’ailleurs fort justement élu Président du Conseil de Discernement…
I

Et encore ...


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