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Kosovo


Joëlle Brack
25 février 2008

Il avait bien dit qu’il le ferait, mais la communauté internationale n’y a pas vraiment cru : en annonçant unilatéralement son indépendance, le Kosovo semble avoir pris les diplomates de court.


© Droits réservés
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Pour une cacophonie, c’en est une belle : alors que le Kosovo annonce depuis des mois son objectif d’indépendance en considération de l’échec [programmé] des négociations avec la Serbie, les gouvernements occidentaux ne semblent pas avoir consacré jusqu’ici beaucoup de réflexion à une position commune, ou du moins harmonisée, à la création d’un nouvel État dans les Balkans. Un pays qui pourtant ne vit, sous perfusion militaire et économique, que par le bon vouloir des instances internationales : OTAN, UE, ONU etc, « parents » plus ou moins enthousiastes mais qui ne pouvaient ignorer les aspirations de leur remuante « progéniture », ces Albanais-du-Kosovo au sort aussi boiteux que leur appellation. Mais, faute d’une politique étrangère commune, l’UE reconnaît ou non, dans un triste désordre, la création de ce nouveau partenaire, tandis que les opposants : Serbie bien sûr, mais aussi Russie – par solidarité politique et pour embêter Bush – et Espagne, Chypre ou Macédoine – par crainte du mauvais exemple donné à leurs propres minorités – se contorsionnent pour trouver une position tenable. Ils auraient eu le temps de se concerter : annexés de force en 1918 à la Serbie, leur partenaire jusqu’alors naturel depuis des siècles, entre autres contre l’occupation ottomane, le Kosovo réclame donc son indépendance depuis près d’un siècle…

Ça casse mais ça passe
Une poignée significative de pays ont certes immédiatement reconnu le nouvel État, mais pour des raisons qui n’ont pas forcément à voir avec le droit international ou la simple humanité. Si la position de la Belgique ou de la Scandinavie semble de pure diplomatie, la France UMP peut ainsi trancher avec l’attitude étrangement pro-serbe de l’ère Mitterrand, la Grande-Bretagne de Mr.Brown faire oublier les errances du royaume en Irak, et les États-Unis imposer cinq conseillers dans chaque ministère créé au Kosovo [à trois verstes des frontières russes, donc], tandis que l’Allemagne, l’Italie ou la Suisse se réjouissent de pouvoir enfin renvoyer chez eux des milliers de réfugiés kosovars désormais sans objet… L’Europe et les États-Unis [le reste du monde semble peu intéressé] ne pourront cependant pas se tirer au prix de cette simple reconnaissance d’une situation non exempte de menaces, allant du préoccupant au grave suivant qu’on s’attache au chômage endémique touchant 60% de la population, à l’impossibilité de faire fonctionner une économie dont le maigre appareil, pour déglingué qu’il soit, appartient formellement à la Serbie, aux dérives prévisible d’un État dont la modeste expérience démocratique est, depuis les années 1970 déjà, tout à fait inutilisable, et surtout aux explosions que toute étincelle pourrait provoquer. C’est finalement l’attitude de la Serbie elle-même qui donnera le ton de ce qui, au cours des prochains mois, évoluera dans la région. Or, de façon plutôt surprenante, les déclarations officielles sont assez mesurées : étant entendu que la sécession du Kosovo était dès avant sa proclamation déclarée nulle et non avenue, le président fraîchement réélu Boris Tadić a ménagé sa crédibilité sur la place européenne en affirmant vouloir exprimer son désaccord dans la dignité et le respect démocratique. Une position diplomatiquement inévitable, mais invivable sur le plus intérieur. L’État serbe, de fait sinon par stratégie, s’est défaussé sur la nation de la violence des réactions inévitables à ce qui est conçu comme une trahison, à la fois de la part de l’ex-province et de l’Occident. Convoquée en masse quatre jours après la déclaration d’indépendance à manifester son opposition au procédé, la bouillonnante population serbe ne pouvait qu’outrepasser les consignes de vertueuse sobriété édictées par le gouvernement qui, quelques jours à peine après des élections présidentielles houleuses, trouvait dans la démonstration de force de Belgrade une occasion bienvenue de rassembler toutes les factions dans l’union sacrée anti-albanaise. La bonne volonté du gouvernement serait-elle d’ailleurs démontrée par le « sérum de vérité » lui-même qu’elle n’en demeurerait pas moins inopérante, les Serbes ayant depuis toujours l’habitude de considérer sans discuter tout vœu du pouvoir – dénoncer son voisin ou juste descendre dans la rue – comme un ukase…

Marchandages
D’autant qu’il recoupe cette fois un sentiment de fierté nationale bafoué par la pression internationale sur le pays, entre autres la présence massive de l’OTAN et des Casques bleus ou le chantage à l’adhésion de l’UE, mais une situation socio-économique encore très précaire dont une bonne manif’, avec pillage de boutiques, attaque de postes-frontières et incendie d’ambassade, est l’exutoire idéal. Paradoxalement, il n’est pas interdit de voir dans ces débordements de violence, certes regrettables mais qui excèdent à peine ce qui arrive dans n’importe quelle capitale dite « civilisée » après un match de foot, une forme de catharsis compréhensible, surtout à l’échelle des standards balkaniques - le Jura en son temps n’en fit-il pas de même ? L’expérience d’autres pays confrontés à ce phénomène, de l’Afrique du Sud au Chili en passant par l’Allemagne de l’Est, montre qu’il est nécessaire d’avoir pu expulser ostensiblement son ressentiment pour pouvoir entamer un jour un quelconque processus de réconciliation, jugé d’abord inacceptable ou impossible. En l’occurrence une paix armée dans le meilleur des cas, mais qui peut suffire à la stabilité – toujours selon les standards balkaniques – de la région. Or, dans un pays partagé entre les vieilles pratiques de la corruption et les nouvelles pratiques libérales, tout s’achète : la Serbie, dont l’intérêt à un Xième conflit est nul, tient dans l’indépendance amateur du Kosovo une monnaie d’échange sur divers plans. La sévérité de l’UE, qui lui oppose de draconiennes conditions d’entrée, pourrait par exemple s’adoucir en regard d’une relative résignation [d’autant que certains de ses membres se sentent eux aussi menacés par leurs minorités], et la précaire solution de la République serbe de Bosnie trouver d’autres modalités, plus proches des aspirations nationalistes ambiantes [encore que l’appui aux compatriotes de Banja Luka signifie ipso facto pour la Serbie la reconnaissance des droits du Kosovo…] Quant à Dmitri Medvedev, désigné volontaire pour le Kremlin, il devra sous quinzaine prouver son « autonomie » poutino-compatible, un exercice de style qui passe déjà par la fermeté du propos à l’ONU et des sanctions faciles contre l’approvisionnement en énergie de Priština, mais bizarrement ne semble pas inquiéter... « Les sociétés démocratiques, interconnectées au sein d'un système de libre entreprise et de libre choix, et vivant en paix avec leur histoire et leurs valeurs, sont les moins enclines à la guerre » : ce constat, qui aurait pu être signé Kennedy ou Sarkozy, est d’un obscur conseiller militaire albanais, Copani, dans un discours à l’OTAN en 2002. Ce sera à la communauté internationale, et européenne au premier chef, de faire en sorte que la seconde partie de la proposition prenne, comme la première, une certaine consistance en Serbie, et plus généralement dans tous les Balkans. Il est à craindre que la tâche demande un doigté encore peu manifeste, mais non pas hors d’atteinte, les enjeux faisant du risque d’embrasement régional le dénominateur commun de gouvernements qui, hélas, n’en ont pas beaucoup d’autres. Pour le reste, on ne peut qu’espérer que l’Occident, malgré une crise économique diffuse, ne passe pas - comme il le fit tragiquement en Palestine - à côté de la seule arme « pacifique » efficace pour désamorcer les bombes : les investissements. |

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