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DES MILLIARDS POUR LE LIBAN… ET LA PAIX ?

Des milliards pour le Liban… et la paix ?


Joëlle Brack
31 janvier 2007

Alors qu’une quarantaine de pays et organismes internationaux se retrouvaient à Paris au chevet de l’économie libanaise en ruines, des affrontements meurtriers entre partisans et opposants du gouvernement ensanglantaient les rues de Beyrouth. Crise qui réveille le spectre de la guerre civile… Deux spécialistes du Liban, Elizabeth Picard et Franck Mermier, dirigent un passionnant essai-kaléidoscope sur la « Guerre de 33 jours » qui a laminé le Liban en été 2006, sur ses origines, et sur ses conséquences aujourd’hui même.


Beyrouth (EPA) © rtbf
Beyrouth (EPA) © rtbf

Réunis à Paris le 25 janvier par Jacques Chirac pour une sorte de Téléthon international au plus haut niveau diplomatique, une quarantaine de pays et institutions (Banque mondiale, FMI, etc.) ont rivalisé de générosité pour réunir « la belle somme » [comme on dit après les quêtes paroissiales] de sept milliards et demi de dollars en faveur de la reconstruction du Liban. Même répartis sur cinq ans - dont un versement de deux milliards pour 2007 - , et même si ça ne réduira la colossale dette publique du pays « que » de 27% [de 180 à 130% de son PIB], c’est beaucoup. Ce sera simplement très insuffisant. Insuffisant d’abord pour rebâtir la quasi-totalité des infrastructures pulvérisées par la guerre de l’été dernier, pour remettre ensuite sur orbite économique un pays qui, après quinze ans de guerre, avait mis quinze autres années à se redresser, pour réparer enfin les fractures nées de cette première reconstruction. En détruisant les circuits vitaux du Liban, les bombes israéliennes lâchées du 12 juillet au 14 août 2007 ont aussi lourdement obéré son avenir proche, déjà  fragile.

La leçon n’a pas servi
Étrangement, c’est à ces bombes et au chaos qui en a résulté que le Liban doit la générosité de la conférence dite Paris III, alors que Paris II, en 2002, avait subordonné la tenue d’une troisième réunion de levée de fonds aux efforts du Liban pour se stabiliser ! L’exigence du monde nanti, arabe ou occidental, n’en a d’ailleurs pas été modifiée, et le premier ministre libanais Fouad Siniora a abondamment insisté sur la structure des réformes qu’il entend mener – de gré ou de force – pour redresser une nouvelle fois le pays en tirant le meilleur parti de la manne financière consentie par les donateurs, lesquels se réjouissent de voir sa bonne volonté. L’ennui est que son plan de remise en service ne plaît pas autant aux Libanais, comme ils l’ont fait savoir en descendant dans la rue à plusieurs reprises ces dernières semaines, et de plus en plus violemment. Car la « feuille de route », selon l’expression, répète certaines erreurs de la « première » reconstruction, masquées par des réussites réelles, et se heurte en outre à une répartition des forces en pleine évolution depuis la récupération de la non-défaite d’août 2006 par le Hezbollah.

Un observatoire pour mieux comprendre
Cette crise, déroutante pour qui s’attache d’abord à la nécessité, si manifeste, d’un consensus pacifique – même temporaire – en vue de la remise à flot d’un navire aussi gravement avarié, est l’aboutissement de problèmes nombreux, internes et externes, remontant à la guerre civile ou bien au-delà, ce qui rend leur perception confuse. C’est ce qu’ont voulu débroussailler, rapidement mais non précipitamment, deux chercheurs du CNRS, l’anthropologue Franck Mermier, basé à Beyrouth, et la politologue Elizabeth Picard, directeur de recherche en France. Pilotant une équipe de spécialistes en politique, économie, religions, stratégie, culture ou droit humanitaire, ils livrent avec Liban, la guerre de 33 jours [La Découverte, 2007] un observatoire constitué d’essais clairs et variés qui replacent l’ensemble de la problématique dans ses véritables perspectives. Lesquelles, qu’il s’agisse des racines du conflit, de ses enjeux intérieurs et internationaux, de ses répercussions sur la région ou d’accès à l’eau et aux terres, n’offrent que peu de dégagements… Retombé l’élan de solidarité né sous les bombes, les factions politiques et religieuses reprennent leurs vieilles querelles et les Libanais, coincés dans un Proche-Orient volcanique, restent empêtrés dans des dysfonctionnements [justice, corruption] et des inégalités de traitement [Sud-Liban et Bekaa contre Beyrouth, économie productive négligée contre finances et services hypertrophiés] auxquels nulle feuille de route ne se propose de remédier. Même en privatisant les compagnies téléphoniques, apparemment le seul projet fignolé du plan gouvernemental à Paris.

Touche pas à ma bombe
À la mi-janvier, le Parti communiste libanais interpellait le gouvernement Siniora sur la générosité prévue des Etats-Unis à Paris, alors que, suggère-t-il, Washington, comme sponsor principal d’Israël dans la « guerre de 33 jours », devrait logiquement éponger les dégâts en proportion. Ce qui ne semblait qu’une bravade a rencontré depuis un écho inattendu dans le renversement des tendances induit par les récentes élections américaines : le Congrès maintenant majoritairement démocrate annonce se pencher avec sévérité sur l’usage fait par l’armée israélienne des bombes à fragmentation [dont les ONG rapportent l’usage évident envers des civils libanais] contrairement au « contrat d’utilisation éthique» la liant à son unique fournisseur - républicain. Ça n’ira pas forcément loin, mais le chef d’état-major de Tsahal doit se souvenir d’un  embargo qui, dans les années Reagan, l’avait semblablement privé de livraison pour quelques années de « bombes maigres »…



INTERVIEW : Franck Mermier, chercheur CNRS et directeur de l’IFPO

Franck Mermier, chercheur CNRS et directeur de l’IFPO, vient de diriger avec Elizabeth Picard – également chercheur au CNRS –le travail d’une vingtaine de spécialiste pour Liban, la guerre de 33 jours [La Découverte, 2007], une étude approfondie du conflit israélo-libanais de l’été 2006, de ses racines et de ses conséquences. Il en détaille ici deux aspects, très différents.

- Franck Mermier, vous évoquez dans votre l'ignorance des journalistes pour les sources d'informations que constituent des observatoires comme le vôtre…
- Nous n'avons pas fait allusion à « l'ignorance » des journalistes quant à ces sources d'informations ! Nous avons seulement tenus à mentionner combien le traitement à chaud de l'actualité s'ajoute aux idées préconçues - qui, elles, résultent de l'ignorance et de biais idéologiques - pour donner lieu à des « raccourcis médiatiques ».

- Au sujet de cette « guerre de 33 jours », quelles sont les principales idées fausses ou simplistes qui ont été ainsi répandues?
- On a pu utiliser des catégories telles que « communauté chiite », « communauté sunnite » ou autres sans précaution, ce qui peut induire en erreur le public, et lui laisser penser que les conflits et les mobilisations politiques relèvent des seules logiques religieuses et/ou communautaires. Par ailleurs, des considérations rapides sur les acteurs du conflit, et sur la nature de leur différend, manquent souvent de nuances et de profondeur en se rapportant à la seule immédiateté de l'événement. Les contributeurs de cet ouvrage ont donc tenté restituer la profondeur historique de ce conflit, qui possède aussi une dimension régionale.

- Divers parmi leurs essais laissent comprendre, sans utiliser ce mot, que l'une des causes de la guerre de 2006 est une "jalousie" envers le Liban : pourquoi un tel motif ?
- Il est certain que le régime parlementaire du Liban, son pluralisme politique et confessionnel, contrastent avec le caractère autoritaire de plusieurs systèmes politiques de la région, ou avec des formes de citoyenneté basées sur l'appartenance religieuse. Il peut apparaître comme un contre-modèle gênant, ou concurrent, susceptible d'être déstabilisé pour le rendre inopérant.

L'Histoire


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