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Monsanto, le jardinier du diable


Joëlle Brack
28 mars 2008

Alors que la France vient d’instaurer un moratoire contre certains OGM, la journaliste Marie-Monique Robin publie une enquête édifiante sur Le monde selon Monsanto.


© Droits réservés

Consciente de la menace que fait planer l’américain Monsanto sur l’agriculture mondialisée, Marie-Monique Robin n’a pas hésité. En dépit des pressions, qui allèrent jusqu’à lui retirer un temps son Prix Albert-Londres du journalisme d’investigation, elle a méthodiquement collecté durant trois ans les éléments de son dossier, qui paraît aujourd’hui sous un titre sans équivoque, Le monde selon Monsanto : de la dioxyne aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien. Dossier à charge, on s’en doute, et que le géant de l’agroalimentaire a choisi de ne pas contrebalancer par des déclarations moult fois réclamées, mais toujours refusée à l’enquêtrice. Son travail, les jardiniers en serre le soupçonnèrent, n’allait pas pouvoir être bidouillé dans une éprouvette…

L’œuvre au noir
L’actualité des semences génétiquement modifiées est relativement récentes, une vingtaine d’années environ – il y avait alors trois bons quarts de siècle que Monsanto s’activait. Fondée en 1901 à Saint Louis [Missouri], la petite entreprise de John Queeny commença par vendre de suspects édulcorants chimiques à une autre petite entreprise, Coca Cola, puis produire aux États-Unis l’aspirine récemment venue d’Allemagne, et bientôt des phosphates. Mais son voisinage, en bordure de la corn belt, la gigantesque zone de production de maïs du Middle West, lui donnait des idées… Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Monsanto se lance dans les plastiques – vitrine officielle : Disneyland – et surtout les herbicides : le criminel agent orange, défoliant qui empoisonne toujours les Vietnamiens et les soldats américains rescapés, et le Roundup®, faussement présenté comme biodégradable et qui assoit la fortune de la multinationale dans l’Ancien comme le Nouveau Monde. Dès la réussite de son « œuvre au noir », la modification génétique des végétaux et des hormones [dont la dangereuse hormone de croissance, interdite en Europe], au début des années 1980, Monsanto se consacre à sa sainte trinité : nutrition, santé, agriculture. Il y a alors un demi-siècle que la société de Saint Louis commercialise des produits pour le moins controversés, et va de procès en procès. Celui de 2002 lui a coûté 700 millions de dollars de dédommagement aux 40% des habitants d’Anniston [Alabama] contaminés par sa production de pyralène, dont elle connaissait pourtant la dangerosité depuis 1937.

Prends-en de la graine !
Cette injonction paternaliste n’est pas vieillotte pour tout le monde : chez Monsanto, elle est la raison d’être. La manipulation du génome des végétaux, à la fois excitante et inquiétante, a généré un débat que Monsanto, devenu par ses fusions-acquisitions et ses brevets le n° 1 mondial [80%] des semences transgéniques, s’empresse de justifier : rendues insensibles aux maladies, prédateurs ou accidents climatiques, nombre de variétés vivrières vont pouvoir pousser là où on récolte aujourd’hui trois radis à l’hectare. Une technologie à visées humanistes donc, dont les prémices disent bien ce qu’elles veulent taire : le premier végétal transgénique, « né » en 1983, fut un très nourrissant plan de… tabac. Et si l’entreprise commercialise bientôt des OMG garantis inoffensifs par les plus hautes instances scientifiques et sanitaires américaines, c’est après avoir manipulé – réflexe professionnel ? – résultats et prises de décision. Marie-Monique Robin a remonté les filières d’infiltration qui ont mis les bonnes personnes là et quand il le fallait, accumulant les résultats non contradictoires de tests d’innocuité et les autorisations de brevets - y compris dans des pays qui, comme le Brésil, ne reconnaissent pas la brevetabilité du vivant ! Que le maïs le soja, le colza ou le coton transgéniques ne tuent pas raide les consommateurs, n’importe qui s’en doute, mais qu’en est-il de l’usage à long terme, pour l’organisme humain ou animal, pour l’environnement, pour le développement durable ? Il n’existe qu’une poignée d’études rapides, dont aucune – pas même celle commanditée par l’UE - indépendante des firmes productrices : Monsanto, Syngenta, Aventis ou Bayer. Ce sont donc les utilisateurs qui payent l’expérimentation grandeur nature, comme en Argentine où l’utilisation massive du Roundup®, l’un des intérêts des OGM dont il accompagne la vente, rend la terre stérile en une dizaine d’années … Quand à l’exploitation, jamais le terme n’aura mieux convenu ! Ayant forcé la main aux décideurs et aux gouvernements sous couvert d’assistance alimentaire, Monsanto et ses rares concurrents [des clauses exclusives de licence les éliminent] présentent comme une panacée ce qui est pour les agriculteurs un piège impitoyable : contraints de repayer chaque année pour de coûteuses semences brevetées qu’ils n’ont pas le droit de multiplier, les paysans finissent par s’endetter. Revenir en arrière ? Outre la diminution progressive des filières non-OGM, la dissémination naturelle des graines modifiées est assimilée à du vol de semences [ !], avec les suites que l’on imagine de la part d’une société aux moyens et soutiens quasi illimités. Poursuivi durant cinq ans par la firme pour des îlots de maïs transgénique décelés dans son champs, Percy Schmeiser, un fermier canadien récalcitrant, a été lourdement condamné avant de trouver, au bord de la ruine, la seule solution : intenter à son tour un procès à Monsanto pour lui faire extraire de ses champs les graines envahissant indûment un terrain privé… victoire ! Mais combien seront-ils à oser, à pouvoir ? Bien moins nombreux que ceux dont les cultures sont détruites arbitrairement par Monsanto, qui fait épandre par avion du Roundup® sur les domaines qu’elle soupçonne de cultiver des OGM illégalement acquis : les récoltes non-transgéniques ainsi détruites ne donnent droit à aucun dédommagement. C’est, entre autres, pour parer à ces cas extrêmes, mais aussi par souci de sécuriser la biodiversité, que le gouvernement Sarkozy a suspendu en février dernier l’autorisation de culture du maïs transgénique Monsanto. Réponse du géant du Missouri : c’est le diable qui inspire les Français !

« Dans le cochon…
…tout est bon ! »
C’est bien l’avis de Monsanto, qui entend maintenant s’attaquer au meilleur copain de l’homme, même sans avoir inventé la formule. C’est même tout le sel de l’affaire : le laboratoire, ayant mixé des procédés de sélection du porc déjà connus, a déposé depuis 2005 à l’OMPI des demandes de brevets pour les séquences ADN des animaux issus de son cocktail. Un cocktail pour le moins explosif, car son homologation reviendrait à reconnaître à la firme des droits rétroactifs sur tout bestiau né de l’un ou l’autre des modes de sélection et de reproduction présentés dans les descriptifs, alors que ces procédés sont individuellement utilisés depuis des années, y compris par Dame Nature ! Ce qui aboutirait soit à interdire légalement leur production aux non-clients, soit à taxer plus ou moins tout ce qui, sur la planète, trottine en couinant sur quatre jambonneaux dodus… Exactement l’objectif visé. Stupéfaits par le culot d’une telle demande, les chercheurs même végétariens se sont exprimés très vivement au sujet de ce qu’ils appellent « la privatisation du porc ». Plus directs, les syndicats paysans ont employé un mot qui résume assez bien leur crainte : pour eux, Monsanto est un prédateur, une mafia qui, non contente de faire pression pour imposer ses produits, fait interdire à ceux qui les refusent le droit de le faire savoir, comme l’ont expérimenté les producteurs américains de lait de vaches non traitées à l’hormone de croissance. Devant l’inexorable monopole de Monsanto et de ses pratiques, il y a tout de même une bonne nouvelle : un courageux éditeur américain a pris le risque de faire traduire l’enquête de Marie-Monique Robin ! |

LE MARCHÉ
9782707149183.gif
Marie-Monique Robin
Prix: CHF 39.90

9782708236912.gif
Vandana Shiva
Prix: CHF 30.90

9782110052421.gif
Jacques Bourrinet,  Collectif, Sandrine Maljean-Dubois
Prix: CHF 76.50

OGM
9782868479754.gif
Philippe Metay,  Collectif
Prix: CHF 33.90

9782878440485.gif
Anne Briand-Bouthiaux
Prix: CHF 56.70

9782080800626.gif
Gilles-Eric Séralini
Prix: CHF 18.40

Et encore...
9782913492257.gif
Frédéric Prat
Prix: CHF 38.90

9782746501225.gif
Louis-Marie Houdebine
Prix: CHF 37.50