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Pakistan


Joëlle Brack
29 octobre 2007

L’attentat-suicide qui a tué plus de cent quarante personnes à Karachi la semaine dernière laisse mal augurer de ce qui attend le Pakistan et son égérie, Benazir Bhutto, rentrée d’exil.

© droits réservés
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Les Islamistes l’avaient prévenue : « Elle sera en danger dès qu’elle mettra les pieds au Pakistan », signé Baitullah Mehsud, pape des talibans pakistanais. En bravant la menace avec le sourire sous son dupatta [voile] blanc, Benazir Bhutto, émissaire américanophile de paix et de démocratisation laïque, ne pensait pas envoyer quelque cent quarante personnes à la mort – pas vraiment. Car plus de vingt mille policiers avaient été déployés dans Karachi ce 18 octobre pour accueillir l’ex-premier ministre revenue au pays après des années d’exil, preuve que la liesse manifestée par sa faction, le Parti du Peuple Pakistanais [PPP], n’était pas la seule réaction attendue. Relayées par toutes les télévisions du monde, les images effroyables de l’attentat-suicide qui a ensanglanté la ville [le pire de son histoire, pourtant faite de violences] rendaient dramatiquement compte de la situation au Pakistan : une volonté de démocratie réduite en sanglante bouillie, des civiles désemparés, des militaires inutiles, des services publics inopérants, des terroristes tout-puissants - et des responsables politiques épargnés…

Élection ? - Changement climatique, changement politique : c’est toujours le chaud et le froid qui soufflent sur le Pakistan, voisin malchanceux de l’Inde dont il est né, mais dont il ne partage certes pas l’essor. Faute d’ambition, de fermeté, d’intelligences. Son président autoproclamé, le général Parvez Musharraf s’est tranquillement fait réélire le 16 octobre par les 342 membres du Collège électoral, avec 99% des voix – trois étourdis semblent avoir coché la mauvaise case sur leur bulletin et cherchent probablement un autre emploi depuis. L’homologation obligatoire de cet attristant record par la Cour Suprême, la semaine prochaine, ne devrait pas troubler le sommeil du général, ses quatre malheureux challengers ayant regagné leur théâtre de marionnettes tandis que ses supporters en uniforme briquent les affûts avec ferveur pour canonner proprement lors de l’investiture du 15 novembre. Soulagés, les États-Unis, qui aiment bien garder un œil sur l’arsenal atomique de la planète, font « confiance » à ce fils de bonne famille, élevé dans la diplomatie et libéral à titre personnel, mais qui a mal tourné. Contraint à la lutte anti-terroriste autant par nationalisme que par peur des représailles, l’homme a plaisamment surpris par ses révélations dans ses mémoires [In the Line of Fire, Simon & Schuster, 2006] dénonçant les menaces américaines s’il ne marchait pas du bon côté de l’Axe du Mal, mais le résultat n’en est pas moins tragique, comme le montre le carnage de Karachi.

Stratégies en miroir - Difficile de ne voir dans cet attentat que le geste d’un illuminé : sa mise en œuvre affiche au contraire l’organisation des coupables, qui ont pensé à écumer les souks de quincaillerie pour rassembler trente kilos de clous et billes d’acier, à sacrifier moult soirées à faire la bombe, à prévoir une grenade pour créer une propice pagaille, et même à soudoyer la compagnie d’électricité pour éteindre les réverbères au passage du convoi. Ce n’est pas là l’affaire d’un sous-fifre, même si pour le bouquet final c’est un fanatisé anonyme qui a mis le feu aux poudres. Et, de fait, cette stratégie par étapes bien ajustées coïncide avec celle des bouleversements politiques tels qu’ils se mettent en place au Pakistan depuis plusieurs mois. Du côté du pouvoir : tractations discrètes dès juillet du chamarré Musharraf avec la belle Benazir, achat de l’amnistie d’icelle au sujet de prétendus blanchiment et corruption [« Prétendus, mon œil » a ricané en substance le juge d’instruction genevois qui réclame contre la dame dix-huit mois ferme en conclusion aux poursuites réclamées par… Islamabad !] Puis déclaration-paravent sur l’abandon par le général de son bel uniforme lorsqu’il sera réélu. Enfin le scrutin et son résultat programmé, qui dégoupille le conflit à la fois avec l’armée et les fameux services secrets ISI – humiliés et peu coopératifs - et avec l’opposition, grugée aujourd’hui et qui craint de voir son succès aux législatives de janvier récompensé par la loi martiale, ce qui électoralement n’est pas très porteur… Et du côté des islamistes ? Densification du talibanisme de certaines provinces frontières, exploitation du cheptel humain potentiellement explosif – et depuis l’affaire de la Mosquée Rouge ce n’est plus un problème – en zone urbaine. Puis : retour aussi bref que spectaculaire de l’ex-président Nawaz Sharif, en exil depuis le coup d’État militaire de 1999, qui a débarqué à l’improviste début septembre et… a été remis dans un avion quatre heures plus tard ! Ce qui permet de beaux effets d’indignation à son parti, la Ligue Musulmane Pakistanaise, tout en détournant sur elle l’attention pendant que les « vrais » islamistes se frottent les mains. Quant à l’opposition, plus animée ces dernières années que par la vaillante Cour Suprême qui joue sa toge à chaque session, elle a vu faire par le PPP quelques solides concessions cet été avant de se réincarner avec faste le 18 octobre dans Benazir III, le retour, brandissant ses acquis les plus brillants : amnistie de l’héroïne, partage du pouvoir, modification de la Constitution pour un troisième mandat possible. Mais surtout : victoire – plausible – annoncée pour les législatives de janvier 2008 ! Un programme alléchant qui se garde bien de dire quels ravages les concessions feront dans la confiance des citoyens, dans la crédibilité de la démocratie, dans l’économie inexistante du pays, dans la bienveillance des États-Unis, et surtout, comme tout signe de faiblesse, quel signal elle donnera aux islamistes… De quel côté que l’on regarde, c’est le schéma même de l’attentat qui se reproduit – et qui a payé ? Bravache, le PPP affirme que, si par malheur – ou autre chose – il ne remportait pas les prochaines élections, et que Benazir Bhutto devait céder le pouvoir, « ce ne serait de toute façon pas pire que maintenant ! » Mais le pire est-il jamais sûr ?… |

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