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Kokoschka et sa poupée


Joëlle Brack
19 février 2010

Un roman québécois remet en lumière un épisode étrange de la vie du peintre et écrivain autrichien Kokoschka, mort à Villeneuve il y a tout juste trente ans, le 22 février 1980.

© D.R.

Pionnier de génie pour les uns, fou et décadent pour les autres, le peintre autrichien Oskar Kokoschka [1886-1980] a marqué l’histoire de l’art d’une façon aussi spectaculaire que déroutante. Étudiant en art à la fameuse Kunstgewerbeschule de Vienne, où il fut l’élève de Gustav Klimt, il n’a que vingt-quatre ans lorsqu’il émigre à Berlin, loin du Jugendstil ambiant. Son inspiration expressionniste, curieusement, s’est alors traduite davantage dans des textes de poésie ou de théâtre que sur la toile ! Mais sa manière unique de distordre l’apparence pour révéler la nature réelle de ses sujets aboutit bientôt à une série de portraits et de scènes aux lignes bouleversées. Comme si la violence des sentiments ou la noirceur des âmes empoignaient de l’intérieur la matière pigmentée, généreusement appliquée par l’artiste à coups de brosse amples et furieux…

Bien que frayant avec la Sécession viennoise, « le fou Kokoschka » [à son caractère étrange s’ajouta une grave blessure à la tête durant la Première Guerre] préféra explorer l’Expressionnisme en travaillant à Berlin ou à Dresde – jusqu’en 1933, date à laquelle il rejoignit Vienne puis Prague avant de s’exiler à Londres. Mais c’est finalement à Villeneuve, au bord du Léman, qu’il s’installa définitivement en 1953 et finira paisiblement ses jours. La Fondation Kokoschka se trouve d’ailleurs non loin de là, à Vevey, hôte du fameux Musée Jenisch qui se retrouve ainsi supplantant les grandes institutions internationales grâce à un fond exceptionnel de plus de mille pièces, toiles, dessins, aquarelles ou croquis pour le théâtre, ses premières amours.

C’est d’ailleurs par le biais du théâtre que Kokoschka vivra l’une des expériences les plus curieuses qu’ait connu le monde de l’art – ou de la psychiatrie… En 1912, le peintre avait fait la connaissance d’une femme splendide, de sept ans son aînée : Alma Schindler, fraîche veuve du grand compositeur Gustav Mahler. Elle le fascina instantanément : « Comme elle était séduisante sous ses voiles de deuil ! Elle m’a ensorcelé ! » s’exclama-t-il après leur première rencontre, concluant « d’ailleurs je crois que je ne lui suis pas indifférent non plus. » Tumultueuse, l’histoire d’amour avec La fiancée du vent – selon le titre romanesque de son portrait – dura deux ans, marquée par le caractère libertaire d’Alma, elle-même une artiste douée mais aussi volage, et la passion d’Oskar, maladivement jaloux. Quitté avec fracas, il pensa trouver une issue en s’engageant volontairement pendant la Grande Guerre, mais la mort frôlée ne l’emporta pas… En 1918, Kokoschka se lance alors dans un projet dément : il commande à une costumière de théâtre et marionnettiste berlinoise, Hermine Moos, un mannequin grandeur nature à l’effigie de sa maîtresse, pour peupler sa solitude et ses fantasmes. Durant des mois, croquis [grandeur nature !] et injonctions inondent la jeune femme, qui s’évertue à répondre aux désirs de son client en façonnant « sa muse perdue », « un être vivant et tendre » et surtout « plus humain qu’humain », c’est-à-dire fidèle. En fait, une femme de bois et de textile, douce au toucher mais sans nulle valeur érotique – bien que Kokoschka ait explicité ses attentes fétichistes – et dont le visage bonasse évoque bien peu l’altière Alma… Après avoir installé la poupée richement vêtue dans son appartement de Dresde, et l’avoir fait « poser » comme modèle pour métamorphoser sa cruelle déception en art, l’amoureux désespéré finit par se juger guéri de sa morbide passion, et décapita le mannequin au cours d’une fête si bien arrosée que ce « meurtre » attira les gendarmes !

La jeune auteure québécoise Hélène Frédérick s’est délicatement emparée de cet incroyable épisode pour imaginer, sur des bases historiques déjà étonnantes, un développement qui ne l’est pas moins : alors que les lettres extravagantes et les croquis explicatifs de Kokoschka existent bien, l’écrivain a imaginé, en un parallèle tout aussi halluciné, le journal d’Hermine, d’abord heureuse d’un contrat bienvenu au sortir des restrictions de la guerre, puis intriguée et défiée par les détails exigés, et finalement prisonnière à son tour du délire érotique et fictionnel de son commanditaire : l’univers profondément perturbant et subtilement dépeint d’un Pygmalion fou qui fit réaliser par personne interposée une Galatée morbide, tandis que son modèle menait joyeuse vie avec de nouveaux amants, et que la créatrice traumatisée sombrait peu à peu…

la poupée
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Hélène Frédérick
Prix: CHF 33.40

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Claude Jamain
Prix: CHF 32.20

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Jean-Marc Epinoux
Prix: CHF 11.90

Oskar et Alma
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Collectif
Prix: CHF 32.60

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Catherine Sauvat
Prix: CHF 40.70

Oskar Kokoschka
Prix: CHF 14.60