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Palme, vingt ans après


Joëlle Brack
06 novembre 2009

Deux romanciers scandinaves proposent leur dénouement à l’énigme d’un assassinat politique – ou quand le polar s’empare de l’histoire contemporaine et mène l’enquête !


© D.R.

Ils ont 62 et 64 ans, ce qui signifie que Leif G. W. Persson et Gunnar Staalesen avaient tout juste la quarantaine lorsque, le 28 février 1986, Sven Olof Joachim Palme, Premier ministre en exercice, fut assassiné à Stockholm alors qu’il sortait d’un cinéma avec son épouse. Stupéfaite, la Suède, modèle de social-démocratie bien huilée, découvrait, avec ce crime politique digne d’une république bananière, que la violence la plus grave pouvait frapper à la tête de l’État, et surtout que les ramifications d’un tel acte allaient trop loin, ou trop profond, pour qu’on ne sacrifie pas la vérité à une peu crédible histoire de dingue armé. Dingue peut-être, mais assez bon tireur pour réussir son coup en une fois, et assez bon marathonien pour s’enfuir à tout jamais…

Le marathon d’Oslo, justement, est l’une des articulations de Les chiens enterrés ne mordent pas, le dernier titre [en français, car il date de 1993] de Gunnar Staalesen, auteur norvégien de polars qui ne le sont pas moins. Légèrement marginal mais très agile de la tête et des jambes, son héros récurrent, Varg Veum, attire la plus vive sympathie en dépit d’un parcours chaotique et de méthodes parfois peu orthodoxes. Or Oslo, l’ancienne Kristiania du temps de l’occupation [1624-1924] par les voisins Vasa et les Bernadotte, est jumelle de la Suède. La preuve ? C’est de là que viennent deux ou trois personnages de cette affaire dans laquelle mafia des jeux, marchands d’armes, agents immobiliers véreux et politiciens corrompus se taillent une « belle » part. Argent et trafic, mais bientôt chantage et meurtres, car le titre est une expression locale qui correspond à notre « un bon ennemi est un ennemi mort »… Habile et tortueux complot dont l’extrême-droite tire les ficelles, l’intrigue reproduit dans la capitale norvégienne le scénario de ce qui advient dans la capitale suédoise en 1986, mettant avec aplomb mais précision le doigt sur les compromissions et les dysfonctionnements qui, sous la glace, minent depuis longtemps la social-démocratie la plus lisse et brillante. « J’aborde des thèmes actuels, je décris le développement de cette société et pour ce faire, j’ai choisi le roman policier » explique l’auteur. « Pourquoi ? Parce que le roman policier est une forme populaire et qu’il est important, à mon avis, qu’un écrivain ait là-dessus le plus grand nombre possible de lecteurs. Parce que le roman policier expose la société dans son ensemble : l’intrigue peut mener le détective du haut de l’échelle sociale jusqu’aux bas-fonds… » ajoute-t-il, concluant malicieusement qu’au fond, c’est surtout qu’il adore lire des polars !

Plus direct dans son analyse, Comme dans un rêve de Leif G. W. Persson aborde nommément l’affaire Palme, avec pour sous-titre Un roman sur un crime. Et pour cause, non seulement Persson est suédois, mais il est d’abord criminologue ! Mieux : alors qu’il travaillait en lien avec la police nationale, il fut en 1977 viré sans ménagement pour avoir révélé à un journaliste qu’un rapport remis à Olof Palme incriminait le ministre de la justice dans l’exploitation d’un réseau de prostitution ! Devenu enseignant à l’université de Stockholm, le criminologue se fit également romancier, alimentant de sa riche expérience plusieurs polars tricotés main qui ne passèrent pas inaperçus. Persson fut réhabilité en 1992, six ans après l’assassinat du Premier ministre, et nul doute que ce retour lui donna l’idée d’aller jeter un œil au dossier d’enquête toujours ouvert. Plusieurs yeux même, car ce dossier monstrueux, plusieurs dizaines de milliers de pages, est si bien nourri qu’il en est devenu impossible à manipuler, ce qui en arrange plus d’un. Olof Palme, un pur au grand cœur et aux principes d’acier, fut-il, comme on l’insinua à l’époque, liquidé par le régime sud-africain, qui n’appréciait pas ses positions sur l’apartheid ? Ou plutôt par des marchands d’armes trafiquant avec l’Inde et en délicatesse avec la répression du banditisme ? Par des aigris chiliens, rageant des visas humanitaires octroyés par la Suède aux partisans d’Allende après le coup d’État ? Voire par une unité de la police recrutée parmi l’extrême-droite, et qui traînait impunément ses guêtres dans le coin le soir du crime ? Pour Martin Johansson, avatar de l’auteur, une chose est sûre, ce n’est pas Christer Pettersson, le poivrot drogué, le seul jamais condamné – puis acquitté ! - dans l’affaire, qui était le coupable. Mais qui, alors ?

Bien ficelé et manifestement documenté de première main, Comme dans un rêve démasque lui aussi les failles et les fêlures d’une société finalement trop décontractée pour résister aux coups de boutoir de ceux qui savent ce qu’ils veulent, et comment l’obtenir. Cette tendance, très marquée dans la littérature scandinave actuelle, n’est pas nouvelle, mais c’est la première fois que le polar prend [doit prendre ?] en charge l’histoire contemporaine pour accomplir une part de « devoir de vérité » dont ni le pouvoir, ni la presse ni les historiens n’ont voulu.

les livres
9782847201468.gif
Gunnar Staalesen
Prix: CHF 35.20

9782743619961.gif
Leif Persson
Prix: CHF 42.10

9782724631579.gif
Yohann Aucante
Prix: CHF 31.40