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L’été engourdi du monde de l’édition n’a pas empêché les censeurs de faire leur œuvre…

Une fois dévorés les romans d’été, la Rentrée littéraire commence à démanger : ça paraît long, ces semaines sans nouveautés plein les vitrines et les tables des librairies… Qu’on se réjouisse ou s’impatiente, on imagine facilement que, pendant que les uns bronzent ou crapahutent, d’autres travaillent comme des fous pour que la Rentrée soit belle : auteurs, éditeurs, imprimeurs, libraires, journalistes - et censeurs. Sans doute bien au frais dans un bureau gris [et, espérons-le, humide], les esprits chagrins que dérangent la liberté d’autrui affûtent leurs armes, de grands ciseaux qui peuvent prendre bien des aspects. Et l’été 2007 n’a pas été épargné.
Autodafé
Dans la nonchalance d’août, mois des grandes vacances mais aussi des festivals en tous genres, la nouvelle a fait scandale : à Lagrasse [Aude], la librairie-exposition du Banquet du Livre, soit quelque six mille volumes, a été saccagée à l’huile de vidange ! L’événement, réputé pour ses élitistes débats et rencontres avec de très sérieux écrivains, ne prête d’ordinaire pas à la gaudriole. Mais pour sa dixième édition, le Banquet du Livre et son invité d’honneur, Pascal Quignard – pas franchement un débauché – avait pour thème « La nuit sexuelle », réflexion des plus intellos sur le mystère qui, depuis la nuit des temps, entoure le sujet dans la société en général, et la littérature en particulier. Or il se trouve que la manifestation se tient dans une abbaye, ou plutôt une demi-abbaye, centre culturel départemental, dont l’autre moitié appartient à un ordre religieux traditionaliste – qui n’a pas trouvé ses voisins spirituels, et ne s’est pas privé de le faire savoir. De là à imaginer les bons pères le jerrycan à la main, cassant nuitamment les carreaux pour s’en aller, la chasuble retroussée et le capuchon en bataille, asperger les ouvrages exposés d’une huile aussi peu sacramentelle… Leur sainte indignation, plus vraisemblablement, aura servi d’absolution à de jeunes activistes épris de moralité publique, mais l’enquête n’avance pas, et n’avancera sans doute jamais : la destruction de livres, pas plus que celle de tombes, ne préoccupe exagérément les gendarmes. Trois bonnes nouvelles émergent néanmoins des décombres noirs et gras : les taches n’ont pas atteint les superbes et austères moellons médiévaux, même en période de vacances la vue de milliers de livres scientifiquement détruits émeut encore le citoyen lambda, et… le bon Dieu a le sens de l’humour : sur les photos, les couvertures souillées de Crébillon le libertin voisinent avec celles de Chrétien de Troyes [!], tandis que les seuls ouvrages épargnés – étourderie ? - sont ceux du marquis de Sade !
Olé olé
La censure, étonnamment, peut aussi réserver ad absurdo d’agréables surprises : ainsi les amateurs de Kerouac, qui avaient presque oublié que Sur la route avait connu divers élagages [noms transformés, scènes coupées, etc] lors de sa sortie en 1957, ont eu il y a quelques jours le plaisir de voir Viking, l’éditeur coupable, marquer les cinquante ans de ce classique par l’édition cette fois parfaitement fidèle à l’original de On the Road, un incroyable rouleau de 36 mètres tapé serré à la machine au cours d’un marathon d’écriture de trois semaines ! Cette version sans artifices, et que la mort des protagonistes met enfin à l’abri des procès, révèle non seulement quelques identités soupçonnées, mais un marivaudage poussé et, plus généralement, un ton de liberté plus vif que sa version policée. Somme toute, sans le rigorisme des années Truman-McCarthy et la menace de voraces avocats américains, le séisme aurait eu lieu en 1957, et rien de spécial n’aurait pimenté l’été 2007… Mais que ceux qui craignent une libéralisation excessive des moeurs se rassurent, les Pères La Pudeur sont toujours aux aguets, et comme le ridicule ne tue pas ? ils ont encore de beaux jours devant eux ! Ainsi les Britanniques, si fiers de l’œuvre d’Enyd Blyton malgré ses clichés sur la société colonisatrice, viennent-ils de s’apercevoir que Tintin au Congo [1930] n’était pas politiquement correct, et qu’il fallait le retirer des rayons – en attendant Robinson Crusoë sans doute… Quant à l’éditeur américain Boyds Mill Press, il vient de demander à l’auteur allemande Rotraut Susanne Berner d’autocensurer son merveilleux Livre de l’Hiver [réédition à La Joie de Lire en novembre 2007]. En cause ? Une charmante petite scène au musée, où un grand-père sourit de voir ses petits-enfants s’esclaffer en rougissant devant la dame toute nue d’un tableau grand comme un timbre-poste, tandis que plus loin une dame en chapeau se penche vers une statue de chérubin, lui aussi en tenue griffée Dame Nature. Les ronds de langue de l’éditeur pudibond, qui se cache courageusement derrière les bibliothécaires [elles risquent de ne pas vouloir l’ouvrage dans leurs institutions…] pour maquiller le crime, n’ont pas convaincue l’auteure. Non seulement elle s’est refusée à toute modification au sujet de cet album, un petit chef-d’œuvre de la littérature enfantine qui depuis 2003 s’est vendu à près de 400'000 exemplaires dans quatorze pays mais, considérant que, sur la statuette dessinée, le sujet de conflit mesurait un demi millimètre, elle a tenu à informer l’éditeur coincé que ça en faisait « un très petit zizi » ! I