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Apanage des séries américaines, l’investigation sur la scène de crime a pourtant une longue histoire – et particulièrement en Suisse !

Si les scénaristes de feuilletons policiers ne pensent jamais à situer la scène de crime à Genève, ils ont tort. Et s’ils pensent qu’ils ont inventé quelque chose avec leur ruban noir et jaune, ils se fourrent le gyrophare dans l’œil ! Car la protection du lieu d’un forfait et la collecte des indices, dont on pense généralement qu’elle est l’invention de Sherlock Holmes, avait déjà deux bons siècles d’expérience lorsque l’homme à la pipe commença à rassembler les poils de chien des Baskerville et les pépins d’orange pour en tirer de péremptoires conclusions… Et, curieusement, la Cité de Calvin contribua de manière significative aux bases de l’investigation telle que nous la connaissons ! Y avait-il donc au bout du lac davantage de criminalité qu’ailleurs ? Non, répond Michel Porret, professeur d’histoire à l’Université de Genève et auteur de Sur la scène du crime, mais davantage de raisons peut-être d’évoluer vers une rationalisation des méthodes.
La justice en fut longtemps réduite aux ordalies, épreuves du feu ou de l’eau au cours desquelles Dieu était censé reconnaître les siens, et aux aveux extorqués par la torture. Mais à la Renaissance, la justice entre dans le giron du pouvoir centralisé, soucieux de ne pas voir échapper cette manifestation de la puissance et de l’État. Le droit, en particulier le droit de punir, s’y substitue lentement, remplaçant en partie les anciennes pratiques, ou les codifiant. Dans un document exceptionnel conservé au Musée international de la Réforme, et réédité en fac simile par Payot Libraire à l’occasion de la publication des Œuvres de Calvin dans La Pléiade, on est surpris de voir la procédure qui, en 1545, entoure déjà le suicide du citoyen Jean Vachat : appelé au chevet de la victime mourante, Calvin interroge, détermine les circonstances du drame, observe les plaies, recueille la confession de Vachat qui innocente tout autre intervenant, le convainc de se laisser soigner par le barbier-chirurgien convoqué. Puis, l’homme ayant finalement succombé, le Réformateur témoigne par écrit et en détails auprès du Petit Conseil, plaidant le pardon [le suicide est alors un crime] pour un coupable gravement malade, et qui s’est repenti. Calvin a donc à lui seul mené l’enquête, organisé les secours, et joué les rôles de témoin et d’avocat auprès des autorités !
Genève, République indépendante depuis la Réforme et jusqu’à la réunion au territoire français imposée par le Directoire [1798], est dirigée par une oligarchie d’obédience protestante et relativement favorable au savoir et à la raison. La justice, explique Michel Porret, y est sévère mais dans les normes du temps ; en revanche, elle est sans appel… D’où la nécessité d’enquêter avec précision, afin d’éviter les erreurs judiciaires! Havre pour les esprits novateurs, Genève instaure dès le début du XVIIIe siècle une réflexion sur le sujet. Passant de la théorie – pour bien juger, mieux vaut savoir de quoi on parle – à la pratique – le lieu d’un délit en raconte beaucoup sur ses circonstances et ses acteurs, victimes ou coupables –, l’enquête s’étoffe de manière très moderne : outre les gens de police et les médecins légistes, détaille l’historien, la scène de crime accueille bientôt des experts, réquisitionnés pour éclairer l’enquête de leurs connaissances, ainsi que des dessinateurs qui saisissent avec une précision remarquable le décor et les victimes avant toute altération, tandis que sont convoqués les aliénistes au chevet de certains coupables : en 1887, la loi est modifiée et autorise pour la première fois l’internement en lieu et place de la sentence pénale. Sinon toujours miséricordieuse, la justice genevoise, résume Michel Porret, fonctionne comme un laboratoire d’objectivation du crime, ses éléments matériels et les connaissances toujours plus vastes des spécialistes permettant au droit de s’appliquer en connaissance de cause.
En s’imposant comme reproduction parfaite de la réalité, la photographie en plein essor prendra finalement la place des croquis, mais tardivement et sous l’impulsion d’un savant fort particulier : Rodolphe Archibald Reiss [1875-1929], un chimiste d’origine allemande, élève du fameux Bertillon. Assistant de l’Université de Lausanne à vingt et un ans, il y crée en 1909, largement à ses frais, le premier laboratoire de police au monde : l’Institut de police scientifique. Pionnier, Reiss impose la photographie judiciaire comme instrument irremplaçable, et voit ses talents d’investigation requis jusqu’aux États-Unis, en Russie ou au Brésil ! Avec un talent unique, ses clichés de « théâtre du crime » joignent la plus sévère rigueur scientifique à un art consommé de l’atmosphère et du rendu. Exceptionnellement exposées au Musée de l’Élysée pour marquer le centième anniversaire du laboratoire de l’UNIL, ces photos remarquables, d’une grande violence et d’une réelle beauté, éclaire sous un angle grave une histoire encore proche, dont les visiteurs les plus âgés pourraient presque se souvenir. Bien loin du sensationnalisme, une idée qui n’effleura jamais Reiss, elles sont une sorte d’hommage aux victimes, les traitants avec un respect qui leur épargne de devenir sordide chair à fait divers. Aujourd’hui œuvres d’art autant que témoignage, elles demandent quelque curiosité patiente pour révéler qu’elles furent aussi efficaces pièces à conviction. Là encore, les enquêteurs suisses ont devancé leurs homologues, sans pourtant que ni Agatha Christie ni Gaston Leroux ne songent à leur rendre justice… Sur la scène du crime répare partiellement cette injustice !