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Enterrez son cœur à Gila Wilderness…


Joëlle Brack
27 février 2009

Le 17 février 2009, pour le centenaire de sa mort, les descendants de Geronimo ont réclamé la restitution de leur ancêtre à la nation apache. Des plumes vont voler…


© Droits réservés

Le visage de Geronimo taillé à la hache, sa tignasse noire et son œil sévère nous sont familiers : héros de la nation amérindienne, l’Apache chiricahua, homme-médecine et guerrier légendaire, marque depuis un siècle l’imaginaire cinématographique et romanesque. C’est que le chaman Go Khla Yeh [«Le Bâilleur»], qui combattit d’abord pour l’indépendance contre les colons mexicains – d’où son surnom espagnol – s’en prit aux Etats-Unis lorsqu’ils acquirent le Nouveau-Mexique, et leur infligea durant trente ans revers et… ridicule, car ses troupes après leurs incursions disparaissaient dans la nature sous le nez des soldats US ! Rebel à l’idée d’être parqué dans de misérables réserves, Geronimo le Bâilleur se battit de toutes les manières, de la sagesse diplomatique aux attaques sanglantes, mais fut vaincu autant par les pertes de ses troupes que par  la traîtrise de ses ennemis. Sa reddition en 1886, en échange du retour de son peuple vers les terres indiennes, se solda en fait par son emprisonnement durant vingt-sept ans ; les Américains l’exposèrent dans des foires et pour la parade présidentielle de Theodore Roosevelt, en 1905…

À l’occasion du centenaire de sa mort, le 17 février dernier, l’arrière petit-fils du héros, Harlyn Geronimo – lui aussi chaman et défenseur des Amérindiens – a donc réclamé la restitution du corps. «Il y a un siècle que mon ancêtre est prisonniers de guerre à Fort Sill» explique-t-il. «L’esprit erre tant qu’il n’a pas de sépulture appropriée ». Car le corps de Geronimo, mort à 90 ans, fut enterré en 1909 au cimetière de Fort Sill, en Oklahoma, avec la couverture et le harnachement de son cheval, sans pierre tombale, mais sa dépouille doit, pour son repos éternel, être ramenée vers sa terre natale, les sources de la rivière Gila, dans les montagnes du Nouveau-Mexique, et ensevelie selon les rites apaches. Mais si Harlyn Geronimo a dû, pour se faire entendre, déposer une plainte contre son président, Barack Obama, et le secrétaire à la Défense, ce n’est pas juste pour faire le malin… L’homme et sa tribu réclament en effet l’intégralité du corps de Geronimo : or les tombes apaches de Fort Sill ont été profanées en 1918, et certains ossements manquent. Ce forfait peu glorieux serait le résultat du bizutage pratiqué dans l’une des sociétés secrètes d’étudiants de la prestigieuse université de Yale, judicieusement nommée Skull & Bones [« crânes et tibias »] ; le grand-père Bush – quelle famille impossible – serait même l’un des voleurs … Mais la corporation, qui compte tout ce que les Etats-Unis ont de noms, fortunes et postes prestigieux, se refuse naturellement à avouer si les os déposés dans la crypte de son club house [ !] sont ceux de Geronimo. On y a d’ailleurs bien ricané du sujet, un bourbon on the rock à la main, jusqu’à ce qu’en 2005 un historien exhume la lettre dans laquelle l’un des coupables raconte tout ! Embarrassée, l’université reconnaît que c’est « peu respectueux et embêtant », tout en insinuant piteusement que les fautifs s’étaient peut-être vantés, et que les os proviendraient aussi bien d’une tombe voisine… À quoi le moderne chaman en jeans et santiags, plus gentleman que les snobs de Yale, a répliqué qu’ils devaient être rendus et enterrés honorablement de toute façon ! Quant à John Fryar, un ancien agent du mythique Bureau des affaires indiennes, il a clairement affirmé que refuser le retour de restes humains serait une belle gaffe, avec un argument qui fait mouche : «Et si le Vietnam nous avait refusé le rapatriement des corps de nos gars ?». Aussi sage et rusé que son ancêtre, Harlyn Geronimo espère, lui, qu’un président métisse, et soucieux de rendre son aura à la bannière étoilée, saura l’écouter.

La démarche a quelques précédents. Le plus spectaculaire est certainement celui de Sawtche, de l’ethnie sud-africaine Khoïsan, que les colons britanniques appelèrent avec mépris « la vénus hottentote ». Cette jeune femme au physique étonnant – son fessier et ses organes sexuels était complètement hypertrophiés – esclave d’un fermier afrikaaner, fut découverte en 1810 par un médecin de la Royal Navy qui pensa à une espèce de chaînon manquant… Exhibée dans les cirques anglais, puis à Paris, prostituée par ses « propriétaires », elle mourut épuisée à 26 ans. Mais son calvaire ne se termina pas là : l’anatomiste Cuvier, récupère alors son corps au Musée de l’Homme pour en faire des moulages et des conserves au formol, que l’institution parisienne exposa jusqu’en… 1974 ! Nelson Mandela demanda en 1994 la restitution de Sawtche à sa terre. Réponse : impossible, elle est propriété du Musée et un bien inaliénable du peuple français. Fallait oser… Il fallut encore sept ans pour que la sordide affaire touche un sénateur, et un an de bagarre pour qu’une loi autorise exceptionnellement la donation de ce « bien » à l’Afrique du Sud ! Reçue avec  les honneurs d’un chef d’État, Sawtche l’esclave fut alors incinérée et ensevelie selon les rites des Khoïsans : personne ne viendrait plus jamais troubler son repos. Cruelle ironie, elle était née en 1789, comme la Déclaration des Droits de l’Homme.

Cette histoire presque trop laide pour être vraie choque aujourd’hui sans discussion : qui serait assez bête, sinon méchant, pour justifier l’archaïque mise en vitrine d’un être humain, a fortiori pour en démontrer l’infériorité ? Mgr Williamson peut-être, et encore… Pourtant, n’y a-t-il pas quelque chose de semblable dans l’effervescence suscitée par la découverte, dix jours seulement avant la plainte de Harlyn Geronimo, d’une tombe pharaonique à Saqqarah ? Vieux de 4300 ans et « habité » de trente momies, ce tombeau est une aubaine pour les archéologues, qui la partageront bientôt avec des touristes ravis, modernes avatars des voyeurs de Miss Sawtche. Car les sarcophages de bois et de pierre protègent des corps embaumés et parés selon les usages, afin de les préparer en beauté à rejoindre l’éternité des dieux – et pas à finir en string moisi, chauves et édentés, dans un caisson de plexiglas, en attendant que leur squelette tanné soit exhibé sur YouTube. Trente
momies : mathématiquement, il est impossible qu’il ne reste pas au moins un  descendant de ces Égyptiens pour réclamer le respect de leur sépulture…  I 

Et encore…


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Jaromir Malek, Sélection du Reader's Digest, Coffret, 2006, 64 pages
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Jean-Michel Charlier,  Giraud, Dargaud, Album, 2007, 64 pages
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Marie-Jo Thiel, PU Strasbourg, Broché, 2009
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Norman Bancroft-Hunt, Glénat, L'atlas, Relié, 2006, 213 pages
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