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Devenue centenaire en 2007, Germaine Tillion a eu un destin exemplaire et a produit une ?uvre remarquable. Son désir de comprendre les hommes et leurs sociétés lui a permis de devenir une ethnologue et une historienne exigeante. Son sens irréductible de la justice en a fait l'une des premières résistantes en France, en 1940 - un combat interrompu par son arrestation et sa déportation à Ravensbrück. Au moment de la guerre d'Algérie, l'ethnologue spécialiste de ce pays ne peut rester indifférente : elle emploie toute son énergie pour empêcher l'horreur et agir. Sans jamais se prendre pour une incarnation du Bien, Germaine Tillion a écrit l'une des pages les plus lumineuses de l'histoire de France au Xxe siècle. Combats de guerre et de paix contient trois de ses grands ouvrages : A la recherche du vrai et du juste, qui réunit l'ensemble de ses interventions dans la vie publique (1941-2000) ; L'Afrique bascule vers l'avenir, une analyse de la situation algérienne publiée en 1957, complétée en 1999 ; enfin Les Ennemis complémentaires, son livre sur la guerre d'Algérie paru en 1960, qu'elle continuera de réécrire jusqu'en 1998. La réédition de ces textes a été coordonnée par Tzvetan Todorov, le président de l'Association Germaine-Tillion.
Germaine Tillion, née en 1907, entreprend des études d'ethnologie qui l'entraînent dans l'Aurès algérien. Après sa déportation, elle enquête sur les crimes hitlériens et staliniens puis repart pour l'Algérie dans les années 50. À partir de 1962, elle est nommée directrice d'études à l'E.H.E.S.S., accomplit plusieurs missions scientifiques à travers le monde et publie nombre d'ouvrages fondamentaux.
Une foi inébranlable dans l'humanité
Germaine Tillion a cent ans. Deux livres d'écrits et de témoignages donnent la mesure de cette ethnologue dans le siècle, qui a toujours cherché «le vrai et le juste».
Isabelle Rüf , Samedi 27 Octobre 2007
«Pour trouver son chemin dans la vie, on a besoin non seulement de grands principes et de préceptes vertueux mais aussi de figures exemplaires que l'on puisse admirer et transformer en source d'inspiration.» Tzvetan Todorov a trouvé en Germaine Tillion l'incarnation de cet idéal. L'ethnologue a fêté ses cent ans en mai 2007. Pour marquer cet anniversaire, le philosophe, président de l'Association Germaine-Tillion, a édité deux gros volumes autour de l'oeuvre de celle qui a toujours été «à la recherche du vrai et du juste». «Un même mouvement entre action et réflexion», voilà toute la vie de Germaine Tillion. Une trajectoire parallèle et complètement différente de celle de son contemporain Claude Lévi-Strauss, né en 1908. Lui a bien vite abandonné les fastidieuses contraintes du terrain pour élaborer d'immenses symphonies théoriques sur les systèmes de parenté ou les mythes. Elle a passé de longues années au milieu des populations berbères avant la Deuxième Guerre mondiale puis est revenue en Algérie pour tenter de jouer un rôle de médiatrice au moment de la décolonisation. Il a vécu l'Occupation en exil aux Etats-Unis, elle s'est engagée dans la Résistance et a été déportée à Ravensbrück. Il est entré à l'Académie française, se pliant aux rites de sa société, elle a toujours vécu à l'écart des honneurs, sauf quand ils pouvaient servir les combats qu'elle n'a jamais cessé de mener. Quand il se revendique de l'héritage du XIXe siècle, elle affronte et tente de théoriser les conflits et les défis du XXe. Le Siècle de Germaine Tillion et Combats de guerre et de paix, les titres sont éloquents: le premier ouvrage rassemble des hommages, des analyses et plusieurs entretiens avec l'ethnologue. Le deuxième réunit trois livres d'elle difficiles à trouver: A la recherche du vrai et du juste (2001), interventions parues entre 1941 et 2000. L'Afrique bascule vers l'avenir (1999), deux essais sur l'Algérie. Les Ennemis complémentaires, enfin, paru en 2005, regroupe deux analyses de la guerre d'Algérie. Ces deux parutions viennent s'ajouter aux grands livres de Tillion: Le Harem et les cousins (1966), Ravensbrück (1973), Il était une fois l'ethnographie (2000). Avoir 27 ans dans les Aurès C'est une jeune femme déterminée et brave qui part dans les Aurès en 1934, par le hasard d'une bourse. L'étudiante a amorcé une thèse avec le grand maître de l'ethnologie française, Marcel Mauss. Elle débarque chez les Chaouïa et séjournera chez ces montagnards berbères jusqu'en 1940, dans des conditions très dures. Le travail qu'elle effectue alors relève d'une discipline en voie de disparition, tout comme le monde qu'elle étudie. Germaine Tillion le sait, qui écrira à l'imparfait: Il était une fois l'ethnographie. Au-delà des relevés de termes de parenté, des mythes et des rites, des spécificités locales, l'unité du monde méditerranéen lui apparaît. Elle le formulera ainsi: «Si l'on interroge un berger corse, un commerçant haoussa, un paysan kabyle, un instituteur provençal, un aristocrate sicilien, un artisan juif ou un armateur grec et qu'on leur demande en quoi ils se ressemblent, ils vous riront au nez et répondront qu'ils ne se ressemblent pas. Et pourtant.» Elle prépare une thèse avec Louis Massignon. Résistance et déportation Germaine Tillion est de retour à Paris le 9 juin 1940, juste avant l'arrivée des troupes allemandes. Elle ne peut admettre la capitulation et sera une des toutes premières organisatrices d'un réseau de résistance, celui dit du Musée de l'Homme, avec le soutien de son directeur, Paul Rivet. Le groupe sera démantelé rapidement par trahison. Tillion est arrêtée en 1942, le même jour que sa mère. En janvier 1944, elles seront déportées à Ravensbrück, camp de travail qui reçoit essentiellement des femmes, dans un baraquement Nacht und Nebel. Emilie Tillion y meurt en 1945. Bien qu'elle ait été très discrète sur son rôle, les témoignages montrent l'action de Germaine dans le camp: en ethnologue, elle tente d'en expliquer le fonctionnement à ses codétenues, car on supporte mieux ce qu'on comprend, pense-t-elle. Elle les fait rire, rédige même une opérette sur le mode d'Offenbach: Le Verführbar aux enfers (La Martinière, 2005), le terme désignant une catégorie de détenus disponibles pour tout emploi. A sa libération en avril 1945, Germaine Tillion profite de son séjour dans un camp de transit en Suède pour étudier méthodiquement quelque 4000 cas de déportées françaises. Elle publiera trois versions de son étude sur Ravensbrück, en 1946, 1973 et 1988, au fur et à mesure des informations nouvelles. A son retour à Paris, elle est nommée «liquidatrice nationale» de son groupe. C'est un tournant dans sa vie: elle quitte la section de sociologie du CNRS pour celle d'histoire moderne. Son matériel de thèse, ses notes et ses fiches, tout a disparu pendant la guerre. Au sein de la Commission internationale contre le régime concentrationnaire, elle s'engage alors dans des recherches sur les camps en URSS et dans d'autres pays totalitaires, ce qui lui vaut les reproches de ses amis communistes. La décolonisation de l'Algérie En 1954, des troubles éclatent en Algérie. Louis Massignon propose à Germaine Tillion d'aller observer les répercussions des combats sur les populations civiles. Effrayée par la dégradation des conditions de vie, elle conçoit un projet de centres sociaux pour lutter contre la clochardisation des paysans émigrés en milieu urbain: soins, éducation, scolarisation des enfants. Le personnel est composé de Français et d'Algériens, en bonne partie des femmes. Tillion doute que l'Algérie puisse accéder à l'indépendance dans de bonnes conditions. Si Albert Camus et Jacques Soustelle la soutiennent, l'écrivain kabyle Jean Amrouche dénonce le «malentendu tragique» entre elle et les nationalistes algériens. Pendant la guerre, elle tente de négocier une «trêve civile» avec des membres du FLN tout en dénonçant la torture. A partir de 1960, elle reconnaît le caractère inéluctable de l'indépendance mais tente de défendre la situation des pieds-noirs. Malgré l'assassinat par l'OAS de cinq inspecteurs des Centres sociaux, sa position sera toujours de «réparer les crimes plutôt que de les faire payer». Cette attitude morale, caractéristique de toute son action, lui vaut des critiques violentes. L'historien Pierre Nora l'accuse d'apologie des pieds-noirs. Germaine Tillion ne varie pas, toujours à la recherche du «vrai et du juste», de manière pragmatique. Savante et militante A partir de 1960, elle reprend le travail de terrain, essentiellement dans le Maghreb. En 1966, Le Harem et les cousins, un essai essentiel, fait scandale. Elle y montre que la sujétion des femmes dans tout le bassin méditerranéen est largement le fait de ces femmes mêmes, qu'elle est bien antérieure à l'islam, liée à la révolution néolithique. En plus de son activité de chercheuse et de professeur, Germaine Tillion ne cesse de s'engager: en faveur des émigrants, pour les sans-papiers, pour la reconnaissance de la torture en Algérie, pour les femmes, pour tout ce qui lui paraît juste et vrai. Sa maison de Saint-Mandé, près de Paris, celle de Bretagne sont des lieux d'accueil permanents pour ses amis et ses étudiants du monde entier. On peut lire leurs témoignages et ceux de nombreux intellectuels dans Le Siècle de Germaine Tillion. Jean Lacouture et Tzvetan Todorov s'attachent à faire connaître au grand public cette figure exemplaire, à la fois discrète et déterminée. En 2000 Il était une fois l'ethnographie (lire le SC du 19.02.2000), substitut de la thèse perdue, livre au grand public l'héritage chaleureux et plein de bon sens de celle qui a toujours eu, même aux pires moments, «de l'ambition pour l'humanité».