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Victoria n'a jamais oublié sa rencontre, à l'âge de neuf ans, avec une riche famille blanche, les Staveney. Ce souvenir entêtant la poussera, des années plus tard, à entamer une liaison avec leur fils, Thomas. De cette histoire naîtra Mary, petite fille à la peau claire et au sourire radieux. En adoration devant l'enfant, les Staveney proposent de l'accueillir chez eux de plus en plus souvent. Victoria, toute à la réalisation de la chance que représenterait une telle éducation pour sa fille, n'imagine pas quelles conséquences aura sa décision. La grande dame des lettres anglaises revient sur ses thèmes de prédilection : le racisme, l'hypocrisie, l'ambition. Un regard sans concession et d'une incroyable modernité sur notre époque.
Doris Lessing est née en Perse en 1919 et a vécu une grande partie de son enfance au Zimbabwe. Devenue célèbre dès son premier livre, Vaincue par la brousse (1950), elle est aussitôt apparue comme un écrivain engagé aux idées libérales. Prix Nobel de Littérature, elle est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages, parmi lesquels le célèbre Carnet d'or (Prix Médicis étranger), mais aussi Mémoires d'une survivante. Flammarion a notamment publié Le Rêve le plus doux (2004), Les Grand-mères (2005), Un enfant de l'amour (2007), et Alfred et Emily (2008).
Racistes, les Staveney ? On les étonnerait bien en disant ça de cette famille londonienne sympathique et un peu bohème, dont la grande maison est un caravansérail où les enfants de toutes les couleurs sont bienvenus. Non, pas raciste, et l'auteur se garde bien de leur reprocher une telle chose, mais inconscients des clichés et des valeurs qu'ils véhiculent, et surtout de l'impact qu'ils peuvent avoir sur une petite Jamaïcaine pauvre et orpheline. De la belle demeure anglaise aux immeubles des bas quartiers, la distance est courte mais infranchissable, et toute la vie de Victoria ne lui servira qu'à le lui faire comprendre : amour, éducation, droiture, beauté, rien ne comblera le fossé… Doris Lessing, qui a longtemps vécu [et combattu] l'apartheid, transpose en Angleterre d'aujourd'hui ce bref roman puissant et tragique sous son apparente simplicité, y distillant sobrement ses thèmes de toujours : les destinées individuelles gâchées par le choc des cultures, le ballottage de victimes innocentes - enfants surtout - tiraillées entre classes sociales différentes, les dérapages de la bonne volonté, le sacrifice personnel au nom de prétendues valeurs communes artificiellement entretenues. À plus de quatre-vingt-dix ans, le Prix Nobel de littérature 2007 prouve par cette fable douce-amère qu'elle n'a rien perdu de son acuité à percevoir les failles, ni de sa lucide générosité à ne pas les juger.
Joëlle Brack, Libraire, Payot.ch