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L'île de Choir est un écueil de terre rude, hostile, inclément, et nous, ses habitants infortunés, de toutes nos forces nous le haïssons, nous le honnis-sons, nous le maudissons. Tous, nous rêvons de par-tir. Impitoyablement, nous sommes retenus par ses sables et ses boues. Il se raconte pourtant qu'un ancêtre, Ilinuk, né avec une difformité formidable, parvint à s'en arracher pour rejoindre le ciel. Un de ses anciens compagnons vieux comme l'orage et la cendre endort nos douleurs et calme nos plaintes avec le récit de sa vie prodigieuse. Ilinuk a promis de revenir nous chercher. Nous vivons depuis pour cette seule espérance. Et nous guettons son retour, ne cessant de scruter le ciel que pour haïr, honnir et maudire le sol de Choir.
«Choir» d'Eric Chevillard: dure sera la chute.
Une fable aux accents bibliques, d’une noirceur imparable, tel est le dernier roman d’Eric Chevillard, situé sur une île d’où tous les habitants rêvent d’issir.
Isabelle Rüf , Samedi 30 Janvier 2010
Choir est une île dont les habitants ne songent qu’à fuir, une manière d’atoll hérissé de récifs infranchissables, impossible d’en issir. Même déchoir, descendre plus bas que Choir, se révèle utopique. En des temps immémoriaux, le père fondateur s’est échappé par le haut, sur une fusée. Depuis, le troupeau lamentable attend son retour, comme les indigènes de Papouasie, le cargo qui comblera leurs attentes. Ilinuk le Polydactyle est le nom de ce démiurge. Le vieux Yoakam en perpétue la mémoire par la déclamation d’une épopée que le peuple de Choir écoute avec patience, jusqu’à ce que, page 245, il se fatigue enfin. «Il nous saoule bien un peu, l’ancêtre, avec son infini radotage.» Pour oublier, mieux vaut l’ivresse que procure l’alcool, même si elle risque de déchaîner de regrettables coïts: se reproduire, à Choir, est une faute, un délit, une grave erreur.
On compare souvent l’univers de Chevillard à celui de Beckett: la noirceur, l’humour. Ce serait alors ici le Beckett du Dépeupleur, ce cylindre sans portes ni fenêtres où se meuvent des corps à la limite de l’humain. Ou celui de Cap au pire: «Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.» En une vingtaine de livres, Chevillard a élaboré un champ de ruines, s’attaquant à l’imposture sous ses épiphanies les plus solennelles, déconstruisant les codes avec beaucoup de méthode et de rigueur. Le discours universitaire pontifiant (L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster), l’académisme accablant (Démolir Nisard), le récit de voyage gonflé de prétention (Oreille rouge). Comme Michaux, il n’hésite pas à intervenir, à modifier le réel pour corriger les erreurs de la nature et de la culture. Le monde animal est très présent dans cette œuvre, on lui doit la plus jolie métaphore de l’écriture, un hérisson «naïf et globuleux» qui squatte le bureau de l’auteur. Dans Choir aussi, les animaux sont part du paysage, mais ce sont de puantes punaises, et tout un zoo d’inamicales créatures que l’homme s’occupe à détruire avant qu’elles ne l’anéantissent.
Les livres de Chevillard sont toujours portés par une colère entraînante. L’ironie est affûtée, le langage travaille les stéréotypes avec une adresse d’horloger de précision. Sous sa plume, les choses et les êtres sont pris au pied de la lettre, saisis, retournés, vidés, mis à nu. Ils subissent des transformations, des mutations, toujours dans un mouvement de course vers l’abîme. On rit beaucoup avec Chevillard. Mais depuis Sans l’orang-outan, en 2007, une tonalité plus noire, un son plus grave battent une basse continue. Dans ce roman, la disparition des grands singes devenait le signe d’une décadence de l’humanité, prostrée dans l’attente d’un sauveur, dans une régression dégradante. Cette angoisse imprègne aussi Choir, en rend même la lecture éprouvante, en dépit de la drôlerie et de la virtuosité. Cette humanité méchante, stupide, aveugle, aussi démunie qu’un oiseau tombé du nid, soumise à d’ineptes idoles, est beaucoup trop ressemblante.
«J’écris toujours le même livre; seuls les mots changent», écrit l’auteur le 17 mai 2009, sur le site de l’Autofictif (http://l-autofictif.over-blog.com), ce journal en ligne dont son cénacle d’admirateurs connaît l’adresse. Chevillard y entre tous les jours trois pensées: réflexions, choses vues, pirouettes, hommages à Agathe, petite fille de quelques mois. Les Editions de l’Arbre vengeur en ont publié deux volumes. Le deuxième vient de sortir, qui court du 18 septembre 2008 au 17 septembre 2009, L’Autofictif voit une loutre (ce qu’il fait le 1er mars 2009). Parodie du genre de l’autofiction, c’est une mise en pièces de la figure de l’écrivain, un recueil de perles absurdes ou acides, jonché d’éclats de poésie pure, une vraie composante de l’œuvre. «Tout journal relate la lutte d’un homme seul contre tous. Il est par conséquent destiné à séduire, circonvenir ou intoxiquer l’ennemi»: le lecteur reste donc séduit, circonvenu, intoxiqué.