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Récit autobiographique, brassant plusieurs cultures et des expériences de plusieurs générations dans la Roumanie de la dictature. L'auteur y évoque des scènes capitales de son adolescence, l'annonce de la mort accidentelle de son père et le souvenir de son grand-père paternel, figure tutélaire, faisant pendant à celle du père disparu.
On le connaissait pour ses « poèmes de trolleybus » pleins de verve et d’originalité. Avec cette chronique d’une enfance roumaine au temps de la dictature communiste, Marius Daniel Popescu nous plonge au plus profond de ce qui constitue un être. Placé sous la figure tutélaire du grand-père paternel, le récit se développe en une suite de séquences où alternent et, en contrepoint, se répondent, bribes du passé et moments apaisés du présent. Se dessine peu à peu un beau roman de formation et d’apprentissage de la vie.
Marcel Weber, Libraire, Payot-Lausanne
Un écrivain est né
Marius Daniel Popescu, Roumain installé en Suisse et conducteur de bus à Lausanne, publie «La Symphonie du loup» chez José Corti, l'un des plus prestigieux éditeurs littéraires français.
Laurent Wolf, Samedi 08 Septembre 2007
Marius Daniel Popescu est Roumain. Il vit en Suisse depuis 1990. Il est assis à une table dans un bar de la place Saint-François, à Lausanne. Il a l'oeil aux aguets. Il brandit un exemplaire de La Symphonie du loup, le livre qu'il a écrit en français et qu'il vient de publier chez José Corti, un prestigieux éditeur littéraire, celui de Julien Gracq par exemple. Il s'est fendu d'une auto-dédicace: «Pour les 146 parties de cette symphonie. Marius Daniel Popescu, le 4 juillet 2007 au Café Romand.» Ce livre est un labyrinthe où s'enlacent les épisodes d'une existence, la sienne, en Roumanie avant la chute du communisme, et à Lausanne où il a fondé une famille, avec une épouse et deux enfants, la vie simple, les promenades au parc, les jeux sur le sol du salon, les conseils d'un père soucieux de pédagogie et les inscriptions intrigantes en trois langues inscrites sur les produits alimentaires rapportés du supermarché. On ne peut pas fêter tous les jours la naissance d'un auteur qui écrit dans la langue du pays qu'il a adopté. L'apparition d'un livre qui captive et qui crée un univers vous accompagnant pendant des semaines, avec ses personnages, ses paysages composés comme un puzzle où finit par se former un monde, où l'on sent croquer sous sa dent le sel de la vie. On ne peut fêter tous les jours une écriture tendue, dont la précision et la distance ne se noient pas dans les détails qui sont pourtant abondants. Marius Daniel Popescu a un style, qu'on va désormais reconnaître. Il a 44 ans. Il est conducteur de bus à Lausanne. Il l'est devenu le premier août 1991, un an jour pour jour après son arrivée, dans les bagages d'une jeune Suissesse qui était allée en Roumanie assister à la fin du communisme et dont il était tombé amoureux (il s'en est séparé depuis). Ce n'est pas son premier livre. Il a publié des poèmes, là-bas et ici. Il publie régulièrement un journal, Le Persil, qui est le reflet de sa fantaisie. Mais La Symphonie du loup est une entreprise autrement ambitieuse, un ouvrage au long cours, que l'auteur se propose d'ailleurs de poursuivre, parce qu'il n'en a pas épuisé toutes les ressources. Je, tu, il... Dans La Symphonie du loup, les courts récits s'entrecroisent. «Je», l'auteur parle. «Tu», un grand-père s'adresse à son petit-fils. «Il», c'est le point de vue d'un narrateur qui en sait plus que ses personnages. Marius Daniel Popescu nous fait visiter le pays du parti unique sur les ailes de ces pronoms, la Roumanie de Ceausescu, un monde absurde et autoritaire où l'on vit pourtant, où l'on peut être heureux, et aussi frappé par le deuil. Le livre commence par l'enterrement de son père, le cercueil monté sur un véhicule brinquebalant, la réunion d'une famille dispersée. «Ton père n'aura pas su», dit le grand-père. On est dans la cour d'une maison chez sa grand-mère, on va à la pêche, on connaît les premiers émois... Marius Daniel Popescu nous fait visiter Lausanne avec l'ironie affectueuse de ceux qui sont venus de loin et qui en aperçoivent des singularités depuis longtemps oubliées par ses propres habitants. Il nous fait aussi visiter cette langue française dans laquelle il s'est précipité peu après être arrivé chez nous. Il nous rappelle ses pouvoirs et sa vie. Je, tu, il... Plusieurs points de vue, la tension entre le monde perçu, vécu, tenu à distance par le regard et par la narration, et le désir brûlant de le serrer dans ses bras. Dans La Symphonie du loup, Marius Daniel Popescu raconte comment il s'est retrouvé bloqué sur le marchepied d'un train bondé qu'il avait pris en catastrophe bien que les portes en soient fermées. Il voit à travers les vitres les passagers qui le voient aussi. Il y a un dialogue muet, pendant que la chute et la mort menacent. Marius Daniel Popescu voudrait serrer le monde dans ses bras mais le monde a des épines. Il est volontiers querelleur. Il s'interpose quand il est témoin de ce qu'il considère comme une injustice, comme dans cet épisode où il prend sous sa protection un ivrogne qui fait scandale. Et il s'insurge avec une colère encore vibrante au Café Romand, parce qu'il a découvert dans une association d'écrivains dont il était membre, et qu'il a quittée, ce qu'il appelle les apparatchiks modernes de la littérature suisse. Il y a, à la fin de son livre, un personnage dont le destin est pathétique. Argenté est peintre et sculpteur. Il est extraordinairement doué. Il veut pourtant devenir juge dans la Roumanie communiste pour changer tout seul le cours de l'histoire. Il croit qu'il lui faut apprendre par coeur ce qu'il doit savoir. Mais il ne sait pas apprendre, ni par coeur ni autrement. Il échoue encore et encore à ses examens de droit. Sa soeur, qui est juge elle-même et qui est son idole, se suicide dans les toilettes du Palais de Justice. Argenté mettra alors fin à ses jours pendant que le régime du parti unique est en train de s'effondrer. «C'était mon ami et un être très sensible, nous dit Marius Daniel Popescu. Il avait eu une vie difficile, travaillé dans les mines. Pour lui, tout était mirobolant. Il disait: on va tout changer. Il n'avait pas compris que le passage d'un monde manuel et artistique au monde soi-disant intellectuel suppose une certaine ruse, une certaine adaptation.» De la ruse, il y en a un peu et peut-être plus chez Popescu. A l'écouter parler, on sent qu'il attend l'ouverture. A le lire, on voit qu'il défie le langage et refuse de se faire avoir par ses sortilèges et ses préciosités. «Le loup est rusé, dit-il. Beaucoup plus que le renard qui n'est qu'un rusé de légende. Mais si je l'étais vraiment, je ne serais pas écrivain, je serais ministre». Le suicide d'Argenté pourrait conclure La Symphonie du loup si Marius Daniel Popescu était un désespéré. En réalité c'est un enchanté, un cueilleur pour qui la vie est un impératif. On revient donc à Lausanne, à sa famille, à ses enfants, aux jeux et à cette phrase qui termine le livre mais pourrait être un commencement: «Elle donne les cartes à couper, à sa droite, attend que l'autre les partage en deux tas, remet le tas d'en bas sur celui d'en haut, se tourne vers sa gauche et commence à les distribuer, une par une, à chaque joueur, jusqu'au moment où chacun a cinq cartes.» Le hasard a fait son oeuvre; on ne sait pas encore ce qu'il réserve. La partie continue. Rien n'est écrit de ce qui s'écrira. «J'essaie de transformer ma propre vie en littérature» Interview de l'auteur Samedi Culturel: Dans «La Symphonie du loup», vous faites le récit parallèle de votre jeunesse dans la Roumanie communiste et de votre vie en Suisse. Mais votre personnage principal est colleur d'affiches alors que vous êtes conducteur de bus. Est-ce une façon d'esquiver l'autobiographie? Marius Daniel Popescu: J'ai voulu démêler la vie et l'écriture. J'essaie de transformer ma propre vie en littérature. Les faits sont vrais. Mais c'est un roman, un travail sur la langue française, une expérience littéraire. Les situations que vous décrivez paraissent simples. Elles ont pourtant un arrière-plan complexe. Il y a du sacré dans la vie quotidienne. On le trouve dans un mouchoir qui tombe. Je peux faire de la littérature avec n'importe quoi, des gestes, des sourires ou ce monsieur qui est attablé là et que je regardais en attendant notre rendez-vous. C'est déjà un personnage ancré dans la banalité d'un bistrot lausannois. Je peux décrire son petit sac, ses trois cendriers, sa posture... Je parle d'un sacré sans jugement de valeur, sans balance, qui n'est pas un sacré mystique. Vous écrivez dans une langue qui n'est pas votre langue maternelle. Avez-vous appris le français en Roumanie? Pas du tout. Quand j'y ai rencontré des Suisses pour la première fois en 1990, j'étais muet. Avant d'arriver ici le premier août 1990, j'aimais le français sans le connaître à cause des films de Gabin, Belmondo ou Bourvil qui passaient en Roumanie. J'aimais cette langue, mais aussi les scènes, les images de cette France qui ressemble beaucoup à la Roumanie. Lausanne ne ressemble pas beaucoup aux films de Gabin! Non. Ici, on est dans le bocal. Vous qui êtes explosif et fantaisiste, comment vivez-vous ce bocal? Je peux m'adapter à tout. Je vis, je crée, je ne pose pas de conditions ni de questions. Je suis chez moi où je vis. Je n'ai pas encore atteint l'âge où on se dit qu'il faut créer l'endroit et la vie qui soient parfaits. J'ai vécu une Roumanie qui n'était pas parfaite mais j'étais heureux. Je suis dans une Suisse qui n'est pas tout à fait parfaite, mais j'y suis. Je ne sais pas où je vais atterrir, je ne cherche pas un monde qui soit un miroir. Quand avez-vous commencé à écrire en français? Une année après mon arrivée en Suisse. Je n'avais pas de réserve à parler comme un étranger. Le français était une langue qui me faisait rire, sourire. J'ai tout de suite aimé créer, jouer, jongler. Dans votre livre, vous vous amusez des inscriptions en trois langues qui sont sur les emballages. Je m'en amuse. Mais c'est aussi un procédé littéraire que les Américains et même Baudelaire ont utilisé. Il y a une histoire de ces inscriptions capturées par le texte. Comment les montrer, est-ce que cela va tenir? Il ne suffit pas de clamer que c'est formidable, il faut que cela passe dans l'écriture. Quand j'ai commencé mes études en Roumanie, en 1984, il y avait un campus universitaire avec une énorme cantine. A l'entrée, comme partout dans le monde, il y avait des panneaux sur lesquels les étudiants punaisaient des affiches: «Je vends un jean américain», «Je cherche un savon occidental pour en faire cadeau à ma mère»... J'ai inventé plusieurs centaines de fausses affichettes et j'ai remplacé toutes celles d'un grand panneau par les miennes. Vous dites plusieurs fois que les mots ne devraient pas exister. C'est paradoxal pour un écrivain. Il est bizarre de devoir utiliser les mots pour dire qu'ils ne devraient pas exister. Pour moi, l'ouïe, la vue, l'odorat excluent les mots. Il n'y a pas besoin de dire que quelque chose est bon si c'est bon. Imaginez deux loups qui mangent. Se disent-ils que c'est bon? Non. Ils se voient. On dit depuis des millénaires que les mots nous aident à vaincre les obstacles. Mais nous n'avons pas beaucoup changé depuis l'âge de pierre malgré l'Internet et le Café Romand. Ce que nous disons est différent de ce que nous avons dans la tête. Nous avons un langage qui nous permet de nous mentir, de fuir, de trahir. Je ne crois pas que les mots servent à aimer, à vivre ou à survivre. Alors à quoi servent-ils? A écrire, peut-être. Est-ce la raison pour laquelle vous entrez si souvent dans les détails. Entrer dans les détails avec des mots, c'est essayer de rendre ce qui est aperçu par les sens. On se trouve toujours dans une impasse. On n'y arrive pas, c'est pourquoi les mots ne devraient pas exister. Il est difficile de traduire l'expérience des sens. Et en même temps, c'est le rôle de la littérature. Vous y réussissez parfois? J'échoue sans arrêt, je ne suis jamais content. Il y a toujours un décalage. Il me porte. J'aime trouver la solution du problème. Je ne suis pas un littéraire, j'ai fait des études polytechniques. L'écriture est un problème à résoudre et l'écriture va continuer tant que l'humanité existera même si les mots ne doivent pas exister et peut-être à cause de cela.
Enfance roumaine
Marius Daniel Popescu, chauffeur de bus à Lausanne né à Craiova, publie son premier récit chez un grand éditeur littéraire, José Corti.
Le Temps, Samedi 28 Juillet 2007
Renouant avec une longue tradition roumaine, après Ionesco et Cioran, Marius Daniel Popescu écrit en français.
Cet ingénieur forestier vit depuis dix-sept ans à Lausanne où il exerce la profession de chauffeur de bus. Il est le rédacteur en chef et principal auteur de la revue Le Persil où il a publié des extraits de sa Symphonie du loup, texte fortement autobiographique qui renvoie à son enfance en Roumanie auprès d'un grand-père qui prend ici la parole en alternance avec l'auteur. On y retrouve ce regard sur le quotidien qui caractérise ses poèmes.
Extrait.
«Regarde ton père et cherche dans l'image que tu as de lui dans ce cercueil comme tu cherchais dans mes boîtes remplies d'outils de toutes sortes et de clous. Tu cherchais dans ces boîtes avec un regard et des gestes que je n'ai jamais vus chez quelqu'un d'autre. Avec ton regard fixé sur des outils et des clous, tu emportais dans mes boîtes le reste du monde et mes clous et mes outils étaient des femmes et des hommes, des vies, mes clous étaient des soldats dans les tranchées et des gens en train de boire un verre sur une terrasse. Mes outils étaient des fleurs et des casseroles de cuisine, ils étaient des enfants dans une cour d'école, tu avais un regard comme un fil auquel le monde était suspendu et tu faisais passer ce fil dans mes boîtes à outils.
Tu restes seul avec ton père mort et ils te laissent seul avec lui. Personne ne rentre maintenant dans cette pièce de la maison de ta belle-mère où tu te trouves seul avec ton père mort installé dans son cercueil en bois. Ils sont tous dehors, hommes et femmes, ils parlent de la faute du chauffeur. Le mot «faute» ne devrait pas exister. Ils disent «c'est la faute du chauffeur!», ils disent que le chauffeur n'aurait pas dû mettre le levier de vitesse au point mort, ils disent qu'il a réagi trop tard, ils disent qu'il aurait dû freiner plus tôt.
Le chauffeur est là, dehors, assis sur une chaise à côté de la fontaine et il pense à sa femme et à ses quatre enfants. Il pense à son procès, il pense au juge qui va juger son comportement lors de l'accident. Le chauffeur et ton père sont allés plusieurs fois ensemble avec ce camion qui transportait les briques en terre pour tes deux pièces. Le chauffeur du camion disait à ton père qu'il aimerait bien avoir un camion neuf, le camion qui s'est renversé dans le ravin avec ton père avait quinze ans, ton père disait au chauffeur que le parti unique ne pensait plus depuis longtemps aux remplacements des vieux camions. Ton père disait au chauffeur «le monde est sens dessus dessous avec ceux-là», le chauffeur du camion fumait en conduisant, ton père et le chauffeur du camion fumaient en roulant et le chauffeur du camion répétait «j'aimerais bien avoir un camion neuf».
Pour avoir un camion neuf, le chauffeur devait donner un gros pourboire au chef de la brigade des transports du chantier. Les chauffeurs de camion devaient donner des pourboires à leurs chefs pour obtenir un camion neuf, les chauffeurs de camion attendaient des années pour obtenir un nouveau véhicule. Les chefs des camionneurs disaient «il y a une liste d'attente», les camionneurs travaillaient au noir pour augmenter leur salaire et pour payer des pourboires aux chefs, ils transportaient au noir du ciment et du bois, du gravier et des meubles, de l'asphalte et du ballast. Chaque chauffeur de camion rêvait d'un camion neuf pendant que le parti unique fabriquait des listes d'attente pour les camions neufs. Les camions neufs étaient fabriqués en même temps que les listes d'attente pour les camions neufs, le chauffeur du camion dans lequel ton père a été accidenté est là, dehors, il pense à sa femme et à ses quatre enfants, il ne pense plus à son camion neuf.
* * *
Je prends, de la main de ma femme, la tasse remplie de café, regarde autour de moi, sur le bureau, sur le tas de journaux, sur les papiers d'un tiroir ouvert, sur les étagères proches de la bibliothèque, je ne vois pas une place libre pour poser ma tasse, je regarde par terre, me penche en avant et je pose cette tasse à mes pieds. La grande s'approche de moi avec un dessin dans sa main, il est plein de couleurs ce dessin et il y a sur sa feuille toute la famille. De gauche à droite: ma femme, la petite, la grande, le chien et moi, nous sommes chacun sur un pied et nous dansons et nous jouons un jeu dans lequel il faut danser le plus de temps possible sur un des pieds et sous le ciel du dessin et sous la lune jaune et ronde et pleine; elle me montre le dessin en tenant la feuille sous mes yeux, elle me dit que c'est elle qui l'a fait, elle dit qu'elle aimerait prendre une feuille écrite, chez moi, dans un des casiers en plastique, pour chercher et encercler sur cette feuille la lettre «Q», je mets ma main droite sur son épaule gauche, je la tire vers moi, je l'embrasse sur le front, je lui dis que son dessin est beau, je l'embrasse encore une fois sur le front en la serrant contre moi, elle regarde d'un oeil mon tiroir ouvert, dans lequel se trouvent des papiers imprimés, elle pense à son papier à elle, je prends de ma main gauche un de ces papiers et je lui le donne, la pluie est une dentelle cousue aux bords de nos fenêtres nous aimons regarder dehors à travers ses mailles et sa transparence cousue aux bords de nos fenêtres la pluie est une dentelle dehors nous aimons regarder sa transparence à travers ses mailles une dentelle la pluie dehors à travers ses mailles sa transparence nous aimons regarder aux bords de nos fenêtres la pluie ses mailles sa transparence nous regardons comment elles sont cousues dans une dentelle dehors passants muets baignent dans la fièvre de la rue des muets passants de rue des rues muets muettes griffent de leurs pas les paroles que je parle je dis je bois avec toi je bois ces paroles griffées par les passants muets à travers la fenêtre au bord de laquelle la pluie est cousue comme une dentelle que nous regardons à travers ses mailles, je lui lis un bout du texte et je lui dis: «mets les virgules, où tu veux, dans ta chambre, tu tires un peu ta chaise et tu prends place dessus, tu t'approches, assise, avec ta chaise, du bord de la table, tu regardes les mots écrits sur la feuille et, de ta main droite, avec un crayon que tu peux choisir, tu mets, quand tu veux, une virgule».
Elle prend la feuille et retourne dans sa chambre, elle croise la petite dans le hall, elle laisse ouverte la porte de sa chambre, elle s'agenouille sur le parquet, met devant elle la feuille de papier, prend un des crayons éparpillés sur le sol et, en regardant les mots, elle met des virgules, quand elle veut, où elle veut.
La petite prend un autre crayon, un crayon jaune qui se trouve sur le sol, de sa main droite elle passe ce crayon sur la feuille de la grande qui lui dit «non, non, pas ici!, va chez papa et il te donne une feuille que pour toi et où tu peux mettre, toi aussi, des virgules» puis tu entends la grande dire «papa, papa, elle m'a déchiré ma feuille, elle veut me mordre, maintenant, elle a pris un de mes crayons et je veux une autre feuille pour mettre des virgules entre les mots». »
A lire sous les parasols et sous les arbres
Policiers, romans et nouvelles du monde entier, essais: les chroniqueurs du Samedi Culturel proposent leurs lectures pour les vacances.
Collectif, Samedi 05 Juillet 2008
Un livre qui pourra accompagner tout l'été, à découvrir par fragments. Premier roman du Lausannois d'adoption, le Roumain Marius Daniel Popescu, La Symphonie du loup (Prix Walser 2008) est un va-et-vient entre le pays d'origine, sous la dictature de Ceausescu, et la Suisse où le chauffeur de bus voit grandir ses deux filles. Autobiographique, cette «symphonie» qui joue du «je», du «tu», du «il» offre avant tout la découverte d'une écriture qu'on n'oubliera plus. Ainsi l'épisode d'un trajet en train: le narrateur, accroché à l'extérieur, et les voyageurs qui l'encouragent, derrière les vitres.