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Une équipe de cinéma s'est installée à New Iberia pour y tourner un film épique sur la guerre de sécession, avec la star hollywoodienne Elrod Sykes. Arrêté par Dave Robicheaux pour conduite en état d'ivresse, l'acteur affirme qu'il a vu, pendant le tournage d'une scène dans un marais, le corps momifié d'un noir enchaîné. Dave est tenté de croire à ce récit invraisemblable car, trente-cinq ans plus tôt, il a été le témoin impuissant de l'assassinat d'un homme de couleur par deux blancs. Le corps n'avait jamais été retrouvé. Le shérif se moque bien d'un crime vieux de trente-cinq ans, mais lorsque Dave est face au squelette de la victime, il comprend que le souvenir de ce meurtre n'a cessé de le hanter... En fait, il comprend que la guerre de sécession ne s'est jamais arrêtée et que la bataille de New Iberia continue. Avec une rare violence. Ce roman aux accents faulkneriens est l'un des plus beaux de James Lee Burke. Dans la brume électrique a été porté à l'écran par Bertrand Tavernier avec Tommy Lee Jones dans le rôle de Dave Robicheaux.
On dit que la Guerre de Sécession fut la première guerre moderne, dans laquelle les connaissances médicales ont été définitivement larguées par l’avancée de l’armement. C’est peut-être vrai. On dit aussi que Lincoln se fichait de l’esclavage mais voulait récupérer les impôts des prospères États sudistes. Possible. On affirme surtout que la Civil War s’est arrêtée le 9 avril 1865 – mais ça, ce n’est pas sûr… Pour Robicheaux, le flic incorruptible - une rareté en Louisiane ! - le passé se décompose dans le bayou, dont les moiteurs génèrent des hallucinations toxiques d’embourbés vivants : jeunes soldats Confédérés sacrifiés à une mauvaise cause – ou Noir enchaîné, lynché là il n’y a « que » trente ou quarante ans, Robicheaux s’en souvient… «Électrique», anachronique pour évoquer la Sécession, est mis là pour son processus physique, ce contact dont l’étincelle fera tout exploser. Et c’est bien ce moment, cette «tension», qui envahit le roman, l’enquête sur des meurtres en série actuels cheminant en parallèle avec ce meurtre plus ancien et le crime de la ségrégation mal abolie, du racisme ordinaire toujours bien vif, de la corruption qui pourrit aussi sûrement que la fange des marais. Burke, natif amoureux de la Louisiane, n’hésite pas à user des mots comme d’un scalpel pour aller chercher le mal au plus profond des blessures gangrenées. Sa langue est drue comme une gifle, puissamment évocatrice, et marquée en sourdine du chagrin bourru de celui qui comprend que l’homme n’est pas bon, mais ne l’accepte pas. Du grand art.
Joëlle Brack, Libraire, Payot.ch