En 1975, un jeune globe-trotter foulait pour la première fois le Toit du Monde. Est-ce pour fêter le trentième anniversaire de Jonathan, ce disciple de Tintin, que Cosey reprend la route du Tibet dans
Le Bouddha d’Azur? «Non, répond le dessinateur vaudois. Quand je travaille sur un nouveau scénario, je n’ai pas d’objectif particulier, hormis raconter une bonne histoire. Le travail détermine ensuite la présence de Jonathan. Mais c’est très contraignant une série: Jonathan a 20 ans quand il met pour la première fois les pieds au Tibet. Ici, le personnage est plus jeune.»
Gifford Millicent Cardboard Jr, le héros du
Bouddha d’Azur, a sensiblement le même âge que Cosey et Jonathan: 14 ans en 1963.
Les Beatles chantent
Love Me Doet parce qu’une forme de yéti traverse imprudemment la route, l’adolescent anglais se retrouve dans le fossé. C’est-à-dire au coeur de l’Himalaya. Il y réalise l’un des rêves de Cosey – comme d’autres rêvent d’une île au soleil: passer l’hiver dans un monastère. Il y découvre des amis, l’immensité du ciel et, dans le secret d’une source chaude, l’énigmatique Lhal, qui se baigne nue en chantant «Lôv mi dou»… A suivre dans le tome 2.
Cosey, qui a «eu la chance» de faire cinq voyages au Tibet, revient toujours vers ce pays, «parce que j’aime la montagne, la neige, les cultures d’Asie, la spiritualité, le mystère. J’aime le Tibet comme d’autres la science-fiction ou le western…» Il se reprend aussitôt en riant: «Bon, d’accord, le Tibet n’est pas un genre».
Dans sa maison de Grandvaux, solitaire et pas mécontent de l’être, Cosey s’installe à sa table en bois brut. Puisant l’inspiration dans ses souvenirs de voyage et les photos qu’il ramène, il recrée sur papier l’espace bleu entre les nuages. Sur sa table, un fatras de pinceaux, de plumes, un recueil des histoires de Nasreddin Hoja, deux briques encroûtées d’encre dans lesquelles il plante ses crayons. Autour de lui, on repère des tentures, des statuettes indiennes, une couverture qu’il a signée pour
Spirou, l’intégrale de Tintin, de la documentation sur l’Asie et, discrets, empoussiérés, un Alfred et un Alph-Art gagnés à
Angoulême…
Pour Cosey, l’élaboration du scénario est l’étape la plus excitante. Il aime bien l’encrage, il se sent à l’aise avec le découpage: «La visualisation d’une scène est un bon moment. Combien d’images? Quelles images? Sous quel angle? Il y a 10 000 façons de raconter». Il redoute en revanche le crayonnage, cette étape au cours de laquelle il sent ses «limites» et recourt à toutes les tricheries pour pallier à ses carences. Avec le temps, le trait de Cosey, dessinateur «tiraillé entre le désir de simplicité et le foisonnement visuel propre aux cultures asiatiques», tend vers l’épure, voire l’idéogramme,,et la couleur vers le monochrome, ce qui renforce l’efficacité narrative et la puissance esthétique.
Il n’y a pas d’ordinateur dans l’atelier de Cosey. «Non. Pff… ça me casse les pieds.» Sa fille, diplômée en design industriel de l’ECAL, lui a donné des cours. Il s’est essayé à la palette graphique, mais la mise en couleur est trop propre, trop parfaite. Et ça prend du temps. Et il faut «fermer tous les traits». Quant à «l’orgie de dégradés» qui bariole la production actuelle, elle lui donne la nausée. Il préfère «le plaisir du pinceau, de la gouache. Travailler avec la pâte, sentir l’odeur de la couleur, s’en mettre plein les doigts, c’est jouissif. Alors que le cliquetis de la souris est horripilant…»