|
| ||
Grand spécialiste des couleurs, l’historien français interroge les passionnantes métamorphoses du noir au fil des siècles.

«Le noir est identifié à la mort, au péché, mais aussi à la tempérance, à la dignité, à l’autorité, à l’élégance, voire au snobisme»
Après le bleu, le noir. Même format, même concept, même dialogue de l’image et du texte dans ce nouvel essai passionnant, même volonté de concilier savoir érudit et langage accessible à tous. Illustré d’oeuvres d’art de diverses époques, Noir est un véritable bonheur pour le regard et l’esprit. Historien des couleurs (et des animaux), spécialiste du Moyen Age, Michel Pastoureau nous emmène donc une fois encore en voyage à travers les âges, des origines – et notamment des premiers versets de la Genèse – au XXIe siècle. On y découvre les choses les plus inattendues, et surtout l’ambivalence d’une couleur tantôt luxueuse, tantôt mortifère et qui put même, comme le blanc et pendant trois siècles, se payer le luxe d’être pensée et vécue comme une «non-couleur ». Contrairement aux architectes et aux designers d’aujourd’hui, Michel Pastoureau ne s’habille pas tout en noir. Nous l’avons rencontré à Paris, où il vit et enseigne, dans l’atmosphère humide d’un jour… gris.
Il y a 50 ans, on vivait dans l’idée qu’il y avait d’un côté le noir et le blanc, et de l’autre les couleurs.
D’où vous vient cet intérêt pour les couleurs?
Probablement de l’enfance. Et sans doute parce que ma famille comptait plusieurs artistes peintres. Mon père lui-même, qui était un grand ami d’André Breton, fréquentait beaucoup les peintres et m’emmenait souvent dans leurs ateliers où je pouvais jouer avec les tubes de couleurs.
Vous pratiquez vous-même la peinture. Avez-vous songé à en faire votre métier?
Non, je ne suis qu’un peintre du dimanche. En revanche, quand j’étais adolescent, je rêvais de devenir joueur d’échecs professionnel. M’intéressant à différentes choses, j’ai donc fini par faire des études d’historien.
Et vous vous êtes spécialisé dans le Moyen Age…
Tout jeune aussi, j’ai eu la passion du Moyen Age. C’est Walter Scott qui l’a déclenchée chez moi, comme chez un très grand nombre de médiévistes, et notamment le film Ivanhoe de Richard Thorpe, avec Elizabeth Taylor. Enfant, je l’ai vu pendant une semaine entière, sept jours de suite, parce que la grand-mère d’un camarade de vacances tenait le cinéma du lieu où nous faisions les ouvreurs. Mon goût pour le Moyen Age doit venir de là.
Vous êtes donc devenu médiéviste. N’y avait-il pas, dans cette discipline, une connotation un peu poussiéreuse?
Ah! mais pas du tout. Dans les années 60, l’histoire du Moyen Age représentait même un domaine de pointe dans les études en sciences humaines. En revanche, s’intéresser aux couleurs paraissait extravagant. Certains disaient que ce n’était pas un objet d’histoire, d’autres pensaient que je me faisais trop plaisir en travaillant sur les couleurs. A l’époque, l’historien avait des devoirs et l’idée qu’il puisse se faire plaisir avec l’objet de sa recherche n’était pas dans l’air du temps.
Comme pionnier, vous avez dû vous inventer une méthode?
Oui, j’ai tout inventé. Ma première réflexion fut de me demander pourquoi les historiens parlaient si rarement des couleurs, voire pas du tout. J’ai essayé ensuite de savoir ce qu’il était possible de faire. Et rapidement, il m’est apparu que l’histoire sociale des couleurs est plus facile à étudier que l’histoire esthétique, affective ou onirique. Les pratiques et les codes sociaux, l’étoffe et le vêtement, les emblèmes, les symboles, cela c’est étudiable. Mais dès qu’on entre dans un domaine plus individuel ou plus affectif, la couleur devient rebelle à l’analyse.
Vous avez désormais une longue pratique de l’histoire des couleurs. Qu’est-ce qui vous a particulièrement intéressé dans l’étude du noir?
Aujourd’hui, pour tout le monde, c’est une couleur. Même pour les physiciens. Or ce n’était pas le cas, il y a encore 50 ans. On vivait dans l’idée qu’il y avait d’un côté le noir et le blanc, et de l’autre les couleurs. Cette distinction venait de Newton qui, en découvrant le spectre en 1665, livrait à la science et à la société un nouvel ordre des couleurs au sein duquel il n’y avait plus de place ni pour le noir ni pour le blanc. Et cette perception perdura jusqu’au XXe siècle, jusqu’à ce que les artistes, les premiers, l’envoient promener, suivis par les stylistes, par le commun des mortels, et enfin par les physiciens.
Le noir et le blanc continuent néanmoins à fonctionner en paire. Etait-ce toujours vrai?
Non, dans les sociétés anciennes, le blanc et le rouge forment un couple beaucoup plus fort. Le vrai contraire du blanc (le sans couleur), c’est le rouge (le coloré). Et pendant des siècles, on ne sait d’ailleurs faire que du rouge. Dans une grande partie de l’Asie, en revanche, c’est le rouge qui est l’opposé du noir. A l’origine, le jeu d’échecs confrontait donc un camp rouge à un camp noir. Mais cela ne signifiait rien pour les Occidentaux. Quand ces derniers ont adopté les échecs, ils les ont donc adaptés à leur propre système de référence. Pendant des siècles, les échecs ont donc opposé... les rouges aux blancs.
A vous lire, on a le sentiment que la perception du noir n’est jamais univoque. Certains la trouvent chic, d’autres triste…
Le noir couvre effectivement une palette extrêmement large. Il est identifié à la mort, à la faute, au péché, à la tristesse. Mais il exprime aussi la tempérance, la dignité, l’humilité, l’autorité, l’élégance, voire le snobisme. Toute couleur a un bon et un mauvais aspect, souvent simultanément. Et au fil du temps – cela, c’est propre à la symbolique occidentale − les couches de significations ne s’éliminent pas mais au contraire s’empilent. Donc, quand on gratte un peu, on peut dire tout et presque son contraire. Les couleurs en elles mêmes n’ont pas de signification. C’est le contexte qui leur donne leur signification. Qu’il s’agisse du contexte social ou chromatique.
Le noir est largement associé au deuil. Est-ce le cas depuis toujours?
Les reines, en France, en Angleterre ou dans la péninsule Ibérique, portaient le deuil en blanc, par tradition. Mais c’est une exception. En général, c’est le sombre qui s’impose, quelle que soit la couleur concernée. Pendant des siècles, la Vierge, qui porte le deuil de son fils, est aussi bien vêtue de vert foncé que de bleu sombre, de violet ou de marron. Et puis, à partir du milieu du Moyen Age, le noir commence à prendre le pas sur les autres couleurs. La pratique du deuil ne concerne toutefois que les milieux aristocratiques. Il faut attendre l’époque moderne pour qu’elle se diffuse socialement.
Dans le livre, votre amour des couleurs recoupe parfois votre intérêt pour les animaux. On apprend ainsi qu’en Europe, le cochon fut longtemps noir et non rose.
Avant le XVIIIe siècle, effectivement, il n’y a pas de cochon rose, ou rose blanc chez nous (ces derniers sont issus de croisements avec des races de porcs asiatiques). Les nôtres sont noirs, gris, ou brun foncé. Fonctionnant comme conseiller historique pour le film Le nom de la rose de Jean-Jacques Annaud, j’ai ainsi fait changer la couleur des porcs pour éviter un anachronisme. A plus d’un titre, le cochon est un animal passionnant pour l’historien, notamment dans le rapport ambigu d’attrait/rejet que nous entretenons avec lui.
Et vous allez lui consacrer un livre?
J’ai effectivement quelque chose en chantier sur les cochons. Parallèlement, je prépare un livre sur l’incolore. Il s’agit d’une notion complexe qui peut être associée au blanc, au noir, plus fréquemment au support laissé à nu. Dans nos sensibilités contemporaines, il serait à chercher du côté du monochrome, ou du gris pâle.
Le gris serait-il votre couleur préférée?
Etant un peu peintre, j’aime le gris qui fait le mieux parler les autres couleurs. Mais ma préférée, parmi les couleurs de base, c’est le vert. Pourquoi? Honnêtement, je pense que, comme chez beaucoup de gens, c’est la musique du mot qui est pour moi prioritaire. Et je suis sûr que c’est aussi vrai pour les artistes.