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Michel Serres. « Le Christ est un SDF, cela ne fait pas de doute »


Propos recueillis par Mireille Descombes.

Avec «Habiter», l’homme de lettres français interroge les différentes façons des hommes, des animaux et des plantes d’être au monde.


1930 Naissance à Agen, Lot-et-Garonne.
1949 Ecole navale.
1952 Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm.
1956-1958 Officier de marine. Participe à la réouverture du canal de Suez.
1969 Professeur d’histoire des sciences à l’Université de Paris 1 - Sorbonne. PublieHermès I.
1984 Professeur à la Stanford University.
1990 Elu à l’Académie française.

Homme aux multiples savoirs et curiosités, écrivain à la prose poétique et imagée, le Français Michel Serres se promène depuis de nombreuses années aux confins de la philosophie, des sciences et des arts. Elu à l’Académie française en 1990, cet homme de lettres qui fut le collègue et l’interlocuteur de Michel Foucault à l’époque des Mots et les choses, enseigne depuis 1984 à la Stanford University en Californie. Il n’en conserve pas moins une pointe d’accent du Sud-Ouest (il est né en 1930 à Agen) quand, avec une politesse un brin vieille France, il adresse à son interlocutrice inconnue, et ma foi ravie, un élégant «chère amie». Après s’être intéressé aux cinq sens, à Carpaccio, aux anges, à Hergé, aux ponts et, tout récemment, à la musique, Michel Serres publie un beau livre intitulé Habiter. Mettant en regard textes et images au fil d’une balade méditative dans l’espace et le temps, il nous emmène de l’utérus maternel au paradis et des cathédrales au Panthéon.

On s’attendait à un livre sur l’architecture, votre propos se révèle beaucoup plus vaste.
J’essaie effectivement d’aborder la question de la façon la plus philosophique et la plus large possible. Je m’intéresse donc non seulement à l’architecture, à l’urbanisme, mais à toutes les questions qui touchent à l’habitat, à la manière de vivre dans un lieu donné, qu’il s’agisse d’une maison, d’un bateau ou d’un avion. J’ai notamment réfléchi à ce qu’est une gare, un port ou un aéroport. Des lieux très intéressants, où l’on habite sans habiter. On croit être ailleurs, alors qu’on est encore là. Tenez, je vais vous raconter une anecdote. Un chef de service à Air France m’a dit un jour que les hôtesses se disputaient pour se trouver à l’endroit où l’on donne le billet à l’embarquement. Elles avaient l’impression, quand elles contrôlaient les gens en partance pour Tokyo, d’y être elles-mêmes.

Vous soulignez aussi que, avec l’internet et le téléphone portable, on conserve désormais toute sa vie la même adresse.
Il fut un temps où on avait une adresse fixe et on déménageait de cette adresse vers une autre. Tandis que, aujourd’hui, on garde son adresse quel que soit le lieu où l’on réside. Cela prouve que l’humanité entière, il y a quelque temps, a véritablement changé d’adresse. Elle n’habite plus comme autrefois. Une véritable révolution!

Le mot «lieu» revient constamment dans votre démonstration. Mais, fondamentalement, qu’est-ce qu’un lieu?
Ce mot m’intéressait beaucoup parce que ses origines, à la fois grecque et latine, désignent un lieu bien précis: l’appareil sexuel et génital de la femme. On a évidemment oublié ce sens premier, qui dit bien que ce fut là notre première maison pendant neuf mois. Je crois du reste que, quand ils parlent du paradis perdu, les gens d’une certaine manière et sans s’en apercevoir rêvent de cette habitation-là. Les Grecs et les Romains ne s’y étaient pas trompés.

En revanche, dites-vous, le Christ n’a pas de maison…
En relisant les textes évangéliques, j’ai effectivement été surpris de constater que le mot maison n’est mentionné que lorsque le Christ, avec les apôtres, est invité dans la maison d’un autre ou qu’il cherche un domicile pour la Pâque. Le reste du temps, on ne voit pas, on ne comprend pas, on ne sait pas où il habite. De quoi penser qu’il n’habite pas. On nous précise bien, du reste, qu’il s’enveloppe dans son manteau pour dormir. Sans même parler du sermon sur la montagne. Oui, le Christ est un SDF, cela ne fait pas de doute.

Et comment l’expliquez-vous?
Je ne l’explique pas, je le constate. Alors que la résidence de l’homme, c’est l’habitat, eh bien voilà que le Fils de l’Homme n’en a pas. Voilà quelque chose de très intéressant et je ne pense pas qu’on l’ait déjà remarqué. De la même façon, j’ai constaté que la plupart des paraboles et des discours du Christ sont des discours de campagne, de ruralité, qu’il évoque le semeur, le moissonneur ou l’ouvrier de la vigne. D’une certaine manière, il se méfie de la ville. Et, quand il va à Jérusalem, ce n’est pas pour une bonne raison: il va y mourir.

Par opposition, le bâtisseur serait Pierre?
Paul, d’abord. Il est constamment dans les villes, contrairement à son maître. Il parle aux habitants de Corinthe, de Thessalonique. Toutes les épîtres sont destinées à des gens des villes, vous l’avez remarqué? Jésus et Paul incarnent d’une certaine manière l’opposition entre la campagne et la ville. Et, ensuite, vous avez raison, Pierre va bâtir.

Cet antagonisme s’est ensuite radicalisé au cours des siècles. A vous lire, on imagine que vous voyez plutôt l’avenir de l’humanité à la campagne…
Dans les années 1850, 10% seulement des humains habitaient la ville. On estime aujourd’hui qu’ils seront plus de 60% en 2050. Immanquablement, on se pose donc des questions sur l’avenir des agglomérations, sur la manière de les nourrir, de les garder vivables. Et que se passerait-il si l’énergie devenait très rare et très chère? Dans cette hypothèse, il est effectivement possible que vivre en ville devienne extrêmement difficile. Mais nous ne sommes pas des prophètes.

Dans cet ouvrage à la première personne, on a parfois le sentiment que vous parlez de vous-même comme d’un bâtiment……
C’est vrai. Probablement que nous sommes aussi des maisons dans lesquelles vit un habitant. Quel est ton habitant? Qu’est-ce qui t’habite exactement? Quel est le génie qui t’habite? Il m’est arrivé de rencontrer des cantatrices qui, quand elles se mettaient à chanter, soudain n’étaient plus les mêmes. On avait l’impression que sortait d’elles quelque chose d’inattendu. Il y avait véritablement un habitant en elles qui demandait à sortir.

Vous écrivez aussi que vous ne maîtrisez pas les langues étrangères. Or, vous enseignez depuis de nombreuses années à la Stanford University. Qu’entendez-vous par là?
Je veux dire que je suis écrivain, donc que j’habite ma langue. Et, plus on est dans une langue, plus on a creusé son sillon dans une langue donnée, moins on est dans une autre. Bien sûr, il existe des auteurs qui, comme Joseph Conrad ou Lautréamont, ont choisi la langue dans laquelle ils allaient s’exprimer. Mais c’est un acte extrêmement difficile, un véritable déménagement. On habitait une langue, on déménage et on va habiter dans une autre.

Quelles ont été les surprises et les découvertes de ce livre?
J’y ai appris beaucoup de choses sur mon propre corps, sur la manière dont il se pose dans un lieu, ou se transfère d’un endroit à un autre. Par ailleurs, en plus de ce dont j’ai déjà parlé à propos du Christ, j’ai découvert des choses passionnantes et somptueuses sur le végétal, sur la différence entre l’animal et la plante.

Et vous avez, me semble-t-il, une certaine tendresse, voire une prédilection, pour le végétal…
Tout simplement, j’ai pris conscience de ce qu’est un jardin: le lieu, le règne de la flore. Or, si vous le remplacez par des animaux, uniquement des animaux, vous n’allez pas vous sentir très à l’aise. Imaginez un espace où il n’y ait que des bêtes, ça ressemblerait assez rapidement à un enfer. Alors qu’un espace où il n’y a que des plantes s’apparente vite à un paradis!

Ce livre se lit un peu comme une promenade, un écho à votre propre façon d’habiter le monde. Comment l’avez-vous écrit?
Il y a deux sortes d’écrivains. Ceux qui écrivent un ouvrage qu’ils ont préconçu et ceux pour qui le livre se construit à mesure qu’ils l’écrivent. Je fais partie plutôt des seconds.
Habiter répond en outre à la nécessité de rendre compte de toutes les révolutions en cours, du point de vue de l’habitat, du transport, des communications. On ne comprend vraiment le contemporain que si l’on va chercher très loin dans l’ancienneté. C’est pour cela que je suis remonté à l’utérus de la mère, à l’animalité, à la plante. Plus on va profond, plus on comprend le contemporain. Et peut-être l’avenir aussi.

L'OUVRAGE
9782746505698.gif
Michel Serres
Prix: CHF 62.40

SOMMAIRE

ÉDITO.

ENTRETIEN. Michel Serres

VOGUE.
Muses

PRIVÉ.
Frédéric Recrosio

ARTS

HISTOIRE & VOYAGE

SUISSE

GASTRONOMIE & VINS

NATURE & LOISIRS

B.D.

JEUNESSE

CRITIQUES I.
Tatouages

CRITIQUES II.
- Glamour
- Jack London
- L’art de la photo

CRITIQUES III.
- Coluche & Cabu
- Enki Bilal
- Pierre Fournier

CRITIQUES IV.
- Femmes, attention danger
- Dandysme
- À table