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ENTRETIEN. Milena Moser, Thérapie familiale et yoga à San Francisco


Isabelle Falconnier
12 juin 2006

La darling girl de la littérature suisse publie Yoga, meutres, etc., où l'on retrouve sur la Côte ouest le héros de C'est pas le pied ! Sur le point de tourner la page californienne, elle rêve de tout emporter : le citronnier de son jardin, son tapis de yoga et ses rêves.

© Thomas Kern / Lookat
© Thomas Kern / Lookat
En 1994, une grande brunette bien trop jolie pour être sérieuse débarquait au pays de Frisch et de Dürrenmatt avec L’île des femmes de ménage, un petit bijou de fantaisie et de cruauté racontant la vengeance d’Irma, femme de ménage surdiplômée, au service d’une superwoman aussi brillante qu’énervante. Quatre romans et autant de succès plus tard, elle est devenue l’égérie d’une littérature tragi-comique qui marie histoires de bonnes femmes, féminisme joyeux et satire grinçante de la société. Qu’elle soit zurichoise ou californienne, puisqu’il y a huit ans, sur un coup de coeur, Milena Moser s’est installée avec enfants et mari à San Francisco, plongeant du coup ses héros jusque-là suisses dans l’atmosphère néohippie et multiculturelle des bords du Pacifique. Sur le point de regagner la Suisse et de s’établir à Möriken-Wildegg, le village d’enfance argovien de son mari le photographe Thomas Kern, elle ne s’est pas fait tatouer sur l’épaule le skyline de San Francisco comme son fils Lino, 18 ans, mais ramènera dans ses valises la saine habitude d’être simply friendly. «Même si, en Suisse, ça me vaudra sûrement d’être prise pour une folle».

Isabelle Falconnier. Dans Yoga, meurtres, etc., on retrouve Lily, Frank et leur fils Leo, qui débarquaient de Suisse à San Francisco dans votre précédent C’est pas le pied! Ils vous manquaient?
Milena Moser.
Après mon plus grand succès, L’île des femmes de ménage, les éditeurs voulaient absolument une suite. Mais je ne peux pas faire cela sur commande. Il faut que le livre vienne de lui-même, comme un ami dont vous n’arrivez pas à vous débarrasser. J’avais encore beaucoup de choses à dire sur Lily. Je l’ai donc retrouvée quelques années après C’est pas le pied! : elle s’est habituée à l’Amérique, a divorcé d’avec Frank, déménagé, comme moi, de Mission District à Potrero Hill. Et elle a découvert le yoga, comme moi...

IF. De là à faire de vos cours de yoga le théâtre de meurtres mystérieux… Des comptes à régler avec cette discipline?
MM. Non, je respecte beaucoup le yoga, j’en ai fait quatre fois par semaine pendant longtemps. Alice, ma professeure de yoga, disait toujours à la fin de la classe: «Exercez-vous à être mort.» Et l’on restait tous dans cette position dite du cadavre. Je me suis demandé un jour: «Et si quelqu’un ne se relevait pas, vraiment mort?»

IF. Pourquoi l’univers du yoga, dans lequel le livre plonge avec délice, vous fascine-t-il au point d’avoir fait d’Alice l’un des personnages centraux de Yoga, meurtres, etc. sous les traits de Kath?
MM. J’ai commencé à faire du yoga à 36 ans. Je n’avais jamais fait le moindre sport, je trouvais ça ridicule. J’avais des problèmes de dos mais aucune envie de faire quelque chose, je suis bien trop paresseuse de nature. Dormir et me reposer, comme disait Mark Twain, sont mes activités préférées. Mais en passant devant le studio d’Alice, je me suis dit: «Pourquoi pas le yoga? Ça ne doit pas être trop fatigant.» Alice, qui ne fait jamais cela, m’a couru après en me voyant prendre un petit dépliant. Heureusement. Je suis revenue le lendemain matin à 9 heures, le yoga m’a fait beaucoup de bien et Alice est devenue une amie. Je n’ai pas aimé tout de suite: ma première séance était une série de yoga assez rythmique, comme du power yoga, il fallait se concentrer pour chaque mouvement. Mais après nonante minutes, j’avais tellement dû me concentrer que je n’avais pensé à rien d’autre. Et c’était vraiment bien. Alors je suis revenue.

IF. Quel monde avez-vous découvert avec cette discipline?
MM. Je pensais naïvement au départ que dans ce monde-là, tout le monde était beau, tout le monde était gentil. Ce qui n’est pas le cas. Il y a des jalousies, des mesquineries, de la compétition, des haines entre corporations, des sectes dans la secte, entre ceux qui font telle ou telle sorte de yoga. C’est une scène fascinante, avec ses règles, ses non-dits, ses stars.

IF. Votre roman n’est pas tendre avec cet univers, dont vous vous moquez gentiment…
MM. Il y a de quoi se moquer. J’ai beaucoup de respect pour le yoga, à la base. Mais aujourd’hui, ce monde se comporte souvent comme une secte. De plus en plus de jeunes en font comme ils feraient du sport, en ne pensant qu’à transpirer et à donner une jolie forme à leurs fesses. Ils sont très bons, leur corps obéit bien, mais ce n’est pas ça, le yoga. A la base, c’est une préparation pour la méditation. A San Francisco, la Mecque de la discipline, on voit des compétitions de yoga où des juges donnent des notes aux yogis qui se torturent en essayant de faire des choses folles. Il y a plus de studios de yoga que d’épiceries. Dans les années 80, tout le monde était en training de jogging, aujourd’hui, tout le monde porte un matelas de yoga. Je trouve toujours dans cette pratique quelque chose que je ne trouve nulle part ailleurs. Mais maintenant, j’en fais pour moi, à la maison.

IF. Mis à part les meurtres de yogis, tout le roman n’est, depuis la première page ou le père de Lily réapparaît sans crier gare, qu’une grande thérapie familiale. Qui dit crimes dit famille?
MM. C’est toujours ainsi que ça se passe: vous partez avec une histoire précise qui vous échappe, se déroute vers quelque chose d’imprévu. Comme les gens m’intéressent au plus haut point, j’écris beaucoup sur la famille, qui est le point de départ de chaque individu. Rien que de savoir si vous étiez fille aînée ou cadette, enfant unique ou pas, dit tant de choses sur vous. Et permet de savoir pourquoi vous pensez, parlez, fonctionnez, de telle ou telle manière. Toutes les familles ne sont pas morbides, mais elles sont toutes folles. La famille parfaite et harmonieuse n’existe pas. Heureusement, quel ennui sinon!

IF. Leo, le fils adolescent de votre héroïne Lily,a dans sa chambre un poster des Simpson disant: «We are just another nice, normal family.» Les enfants rêvent-ils tous de la famille normale qu’ils n’ont pas?
MM. On rêve tous d’une famille normale, parfaite et rassurante. Quand j’étais enfant, la mienne était un peu différente, mon père était Allemand et artiste, mes parents se disputaient tout le temps. Je pensais que mes voisins étaient normaux et nous pas. Je voulais être comme eux. Je les enviais. Le choc a été énorme, la déception immense, quand j’ai réalisé qu’ils avaient les mêmes problèmes que nous. Et qu’il n’y avait pas de famille normale. Cette découverte m’a rendue malheureuse et solitaire. Ça m’a pris du temps pour me rendre compte que tout le monde se sentait comme cela, qu’il est rare que les gens soient vraiment heureux. Et qu’il n’y aurait pas un moment dans la vie où, adulte, j’aurais moi-même ma «nice, normal family».

IF. Familles, je vous aime ou je vous hais?
MM. Je vous aime, définitivement. Mais pas sans voir vos défauts. Je vous aime, mais je sais qui vous êtes. Je vous ai à l’oeil!

IF. Après huit ans passés à San Francisco, qui est devenue Milena Moser?
MM. Cette ville m’a permis de devenir complètement moi-même. En Suisse, je me définissais toujours selon, ou plutôt contre la norme. En étant assez fière d’être différente. Or ici, impossible d’être différent, puisque tout le monde l’est. Vous faites juste comme vous le sentez. Au début, j’étais déstabilisée: si je ne suis pas contre quelque chose, je suis quoi? Mais je me suis vite détendue, parce que les choses n’ont pas une telle importance. Je n’ai plus besoin de me définir à tout prix. J’espère garder cela en Suisse. Quand on arrive quelque part, on a une bonne excuse pour paraître idiot et naïf sans aucun complexe. Vous ne savez rien. Partir dans un petit village de Suisse est au fond la même aventure. J’aurai tout à réinventer. Où acheter le pain? Comment parler aux gens? N’avoir jamais le sentiment de connaître un endroit est extrêmement libérateur, c’est pour cela que je suis contente de ne pas revenir à Zurich, où les gens fonctionnent en circuit fermé. Et c’est surtout un bon état d’esprit pour un écrivain.
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