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CRITIQUES I. Laura Kasischke


Isabelle Falconnier
29 mai 2007

VIVE LES POM-POM GIRLS !
L’écrivain et poète du Michigan est passé maître dans l’art de distiller le malaise sur un arrière-fond américain superficiel et léger. Du grand art.

© Philippe Matsas
© Philippe Matsas

Trois jolies pom-pom girls – une brune, une blonde et une rousse – qui s’ennuient dans un camp de vacances du Midwest font une virée en Mustang rouge décapotable vers le lac de Blanc-Coeur. Dans une station-service, Kristy sourit à deux garçons à bord d’un break rouillé. Mauvais choix au mauvais moment. La journée idyllique, remplie de l’ivresse de la liberté qu’on prend sans attendre qu’on vous la donne, bascule dans la tragédie avec autant de souplesse et de facilité que file la Mustang rouge entre les grands pins blancs ensoleillés.

Laura Kasischke, piquante brunette quadragénaire de l’Ouest qui enseigne l’écriture à l’Université Ann Arbour du Michigan, l’air aussi faussement inoffensif que ses romans, sait manipuler son lecteur comme personne – en deux pages, les deux premières de Rêves de garçons, elle vous plonge la tête dans le sac et vous laisse tremblant sur vos jambes, après un passage en revue terriblement efficace des légendes «épouvantables, terrifiantes et véridiques» que l’on se raconte autour des feux de camp. L’histoire peut commencer.

Les garçons sont revenus, bien entendu, alléchés par le sourire de Kristy. Autour du feu de camp, dans l’épaisse nuit autour des pom-pom girls, ils rôdent, croient les filles. Plongée magistrale dans l’ambiguïté de l’adolescence, à fleur de peau, à fleur de drame, Rêves de garçons décrit magnifiquement ce flirt constant avec le danger, comme un amour des hauteurs vertigineuses d’où on aperçoit parfois les gouffres sombres du mensonge, de la peur, des pleurs, des morts et des trahisons à venir. On se souvient du très beau Un oiseau blanc dans le blizzard, de la même Laura Kasischke, qui racontait, sous l’oeil d’une adolescente désemparée, la disparition de sa mère, et ce qui avait précédé. Tout est bon pour entrouvrir la porte: une conversation sur les cigales, sur les tampons hygiéniques, le souvenir d’un animal écrasé par accident sur la route, un premier baiser, une amie pour toujours dont on se souvient soudain. Petite philosophie de la pom-pom girl en égérie d’une Amérique parfaitement joyeuse, fidèle aux apparences jusqu’à ce que mort s’ensuive, Rêves de garçons poétise avec délicatesse l’univers des filles qui savent que les larmes rendent n’importe quelle excuse crédible, et sourient sans même s’en rendre compte parce que depuis toujours, on leur a dit qu’il fallait sourire dans la vie quand on est une fille. Jusqu’à ce que surgissent, par un matin radieux et sans nuage, des souvenirs de jeunesse enterrés, des scènes qui ont eu lieu il y a longtemps, dans les toilettes d’un lycée, au bord d’un lac un été avec les pom-pom girls.

Ce même sentiment de catastrophe inévitable imprègne de même À moi pour toujours. Dans la scène d’ouverture, faussement anodine, des roses de la Saint-Valentin et un petit lapin écrasé par une voiture dans un ruban de sang. Une professeure d’université trouve dans son casier un billet anonyme «À moi pour toujours», puis un second. Cet admirateur secret se met à obséder Sherry, lassée par son couple fatigué et son fils unique distant. Poussée par son mari, elle a une aventure avec un homme tout en continuant à chercher son admirateur secret. Peu à peu, elle perd pied, s’enfonçant dans une quête sensuelle désespérée. Il est vite trop tard pour reculer. Un fort sentiment de fatalité oppresse ce roman plus sombre, plus angoissé que Rêves de garçons. Ce sont des adultes qui jouent et ils ne sont plus innocents, plus assez. Mais le récit baigne dans ce sentiment que quelque chose va arriver, parce que quelque chose doit arriver. Parce qu’on l’attend pour se sentir exister. on ne demande qu’à prendre conscience, par n’importe quel signe, qu’on est en vie, alors que la vie ne nous donne qu’une succession de banalités, de pavillons de banlieue, de mariages fades? Alors sous le moindre désordre banal, des fleurs fanées trop tôt, un anniversaire oublié, se glissent d’autres désordres plus menaçants, dissimulés – et paradoxalement, masochistement attendus, recherchés. «Je suis très intriguée, dit-elle souvent, par ce qu’il y a derrière le vernis de nos vies, par ce que cache l’existence des gens quand elle est trop rationnelle et trop lisse. Que peuvent bien dissimuler ces visages qui se ressemblent tous?» Entre Joyce Carol Oates et Virginia Woolf, si loin de l’Ouest fort et sauvage d’un Jim Harrison, Laura Kasischke sème des Bovary de la middle-class du Michigan avec un acharnement tendre et cruel,et des cadavres derrière des haies du dimanche. «Elle revoit l’existence qu’elle a vécue, comme une énorme roue qui dévalerait d’une colline et foncerait sur elle»: ainsi finit La vie devant ses yeux, son troisième roman. Par des va-et-vient temporels habiles, elle met le doigt sur la chose la plus cruelle qui nous arrive: le temps qui passe, et ne se retourne pas.l





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