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CRITIQUES II. Francis Scott Fitzgerald


Michel Audétat
29 mai 2007

LES HABITS NEUFS DE FRANCIS SCOTT FITZGERALD
Une nouvelle traduction de «Gatsby le Magnifique» redécouvre le grand roman d’un écrivain américain dont la vie s’est noyée dans des torrents d’alcool.

© MP/Leemage
© MP/Leemage

Les traductions vieillissent souvent plus vite que l’œuvre originale. C’est pourquoi il est bon de remettre l’ouvrage sur le métier comme le fait Jacques Tournier qui avait déjà publié chez Grasset, en 1996, une nouvelle traduction de Gatsby le Magnifique conforme au texte définitif établi en 1991 par Cambridge University Press, et qui en propose aujourd’hui une autre chez le même éditeur. Si traduire c’est trahir, Jacques Tournier reste fidèle dans ses trahisons.

Le plus simple est de comparer les produits. Dans sa traduction de 1996, le grand roman de Francis Scott Fitzgerald débutait ainsi:
«Dès mon âge le plus tendre et le plus facile à influencer, mon père m’a donné un certain conseil que je n’ai jamais oublié.
- Chaque fois que tu te prépares à critiquer quelqu’un, m’a-t-il dit, souviens-toi qu’en venant sur terre tout le monde n’a pas eu droit aux mêmes avantages que toi.»

Voici ce que donne la nouvelle traduction:
«J’étais très jeune encore et d’autant plus influençable, le jour où mon père m’a donné un certain conseil qui n’a jamais cessé de m’occuper l’esprit.
– Quand tu es sur le point de critiquer quelqu’un, m’a-t-il dit, souviens-toi simplement que sur cette terre tout le monde ne jouit pas des mêmes avantages que toi.»

La différence est déjà palpable. La nouvelle traduction gagne en fluidité, en subtilité, en élégance, ce qui l’accorde plus intimement à l’étourdissement des fêtes dans lequel virevolte, comme des phalènes attirées par les lumières du bal, l’Amérique fortunée et suspendue au bord du vide de Gatsby le Magnifique. Né en 1896, célèbre à 24 ans et mort vingt ans plus tard, à Hollywood où il cachetonnait en écrivant des scénarios pour l’industrie cinématographique, Francis Scott Fitzgerald arpente depuis lors les allées de la postérité d’un pas alourdi par le poids de sa propre légende: cynisme flambeur, dandysme destroy, vie consumée au rythme du jazz et emportée par des torrents d’alcool.

Paru en 1925, Gatsby le Magnifique est un roman admirable, mais souvent admiré pour des raisons discutables. Il a le défaut de trop plaire aux vaniteux et aux carnassiers qui rêvent de fouler euxmêmes les pelouses impeccables de Long Island, de pénétrer dans les demeures somptueuses, de figurer parmi les happy fews en habits de flanelle qui constituent cette aristocratie de l’argent. Rolls-Royce au garage, yacht amarré, robes à pois froufroutantes… On imagine certains lecteurs éblouis par tant de luxe à la ressemblance des jeunes gens qui se pressent aux cocktails du mystérieux Gatsby nimbé de rumeurs: «Ils sentaient jusqu’au vertige l’odeur frais d’argent qui embaumait les environs, et se persuadaient qu’en prononçant quelques mots clefs sur le ton voulu, ils n’auraient aucun mal à s’en emparer.»

En complément de cette nouvelle traduction, on retrouve avec bonheur les trois préfaces écrites à l’occasion de la première édition française du roman publiée en 1962 par Bernard Frank, Antoine Blondin et le regretté Jean-François Revel qui n’est pas le moins perspicace du trio. «Gatsby, écrivait-il, ce roman d’amour où l’on ne sent jamais l’amour mais seulement l’argent qui le permet ou qui l’empêche, est fait d’un grand sujet qui s’appuie sur une exécrable histoire: on frémit à l’idée de ce qu’aurait pu donner, entre des mains grossières, cette affabulation mélodramatique et même rocambolesque.»

Oui, le miracle de Gatsby le Magnifique doit tout au style, à la ligne claire de son écriture, son rythme, sa précision virtuose, son sens de l’ellipse et des émotions en sourdine, sa beauté souveraine comme celle de la nuit étoilée au-dessus des résidences de Long Island. l












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