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À 83 ans et quatorze romans, l’«Africaine blanche» qui milita pour l’ANC de Mandela, Nobel de littérature en 1991, met sur l’aventure de son pays des mots comme autant de couteaux, de coups de scalpel, de passages au scanner des vérités. Des mots modelés dans une langue âpre et clinique. On utilise ce dernier adjectif à dessein. Parce que c’est celui d’un regard droit, direct, presque médical, sans complaisance ni mièvrerie jamais, et qui fait la force de Nadine Gordimer. Paul a 35 ans. Il se remet d’un cancer de la thyroïde, mais doit, après l’opération, passer par une phase de quarantaine: son corps irradie encore de la radioactivité du traitement. Il s’installe chez ses parents, Adrian et Lindsay, qui s’occupent de lui afin qu’il ne soit pas dangereux pour sa femme, Bérénice, et leur petit garçon. C’est une famille blanche d’Afrique du Sud, aisée, cultivée, ouverte. Mais ce cancer, aura de lumière mortelle, ces cellules brûlées par les rayons, qui demeurent pourtant tapies peut-être, tout cela s’attaque aussi à l’âme et aux amours. Paul se sent loin des siens, de sa femme, de ses parents. Eux aussi voient soudain remonter d’anciennes blessures, déchirures. Nadine Gordimer fait de ces intimes combats, ceux des émotions, ceux du sexe comme rédemption ou fuite en avant, la métaphore d’un pays et des soubresauts de l’après-apartheid. Paul reprend un combat environnemental pour lutter contre les dérives de certains projets gouvernementaux: un autre cancer, celui de la corruption, des affaires, du capitalisme contre les beautés naturelles. D’autres métastases s’attaquent aux élans du coeur, aux couples, aux enfants: sur les décombres d’un corps ou d’un pays, il faut tenir, survivre et réinventer. Nadine Gordimer a ce courage. Car il en faut, et de quelle violence, pour s’enfoncer ainsi dans le «bush» des sentiments contradictoires, des non-dits, des nuances de la sauvagerie policée des familles. Avec une bienveillance dans le style aussi, une écriture dense, des allers-retours entre les personnages et leurs implosions intérieures. Une façon, surtout, de ne pas juger, mais de chercher une espérance aussi belle que la révolte. La vie trouve toujours un chemin. l