|
| ||

Au fin fond de la préhistoire, il dressait déjà sa silhouette massive. Les hommes du paléolithique le chassent, le craignent, lui rendent un culte peut-être car, plus qu’un animal invincible, plus que l’incarnation de la force brutale, l’ours apparaît comme une «créature intermédiaire entre le monde des bêtes et celui des humains». Roi de la forêt, il hante les récits mythologique, fonde des dynasties et règne sans partage sur le bestiaire symbolique. Son nom, arks, d’origine non indo-européenne, devenu ursus en latin se décline en patronymes innombrables, Ursanne, Orson, Urs, Ursule, sans oublier Arthur, le roi-ours; ses surnoms et sobriquets, comme le «brun», résonnent chez les Albert, Björn et autres Bruno et donnent leurs couleurs à des villes comme Berne ou Berlin… La peau de l’ours Dès l’époque carolingienne, l’Eglise s’émeut du paganisme qui persiste et entreprend d’éradiquer les cultes animaliers, surtout ceux consacrés à sa majesté l’ours. Elle interdit la consommation de viande d’ours et les rites de passage barbares au cours desquels les adolescents affrontent le fauve au corps à corps et encore les lupercales au cours desquelles les hommes se déguisent en brutes velues. Elle encourage de gigantesques chasses à l’ours. L’heure de Knut Sale, sombre, laid, méchant, cruel, velu, il devient l’emblème du diable. Saint Augustin exprime un point de vue définitif: «L’ours, c’est le Diable ». Il ne reste plus qu’à remplacer le totem abattu par un «fauve plus lointain et donc plus maîtrisable, le lion, roi du bestiaire de l’Orient et vedette de toutes les traditions écrites, qu’elles soient bibliques, grecques ou romaines», écrit Michel Pastoureau dans cet essai passionnant, le premier livre d’histoire qui s’articule autour des dimensions zoologique et symbolique d’un animal.
Des animaux entretenant une ressemblance avec l’homme, l’ours est le seul à marcher sur la plante des pieds, le seul à lever la tête pour, semble-t-il, contempler le ciel et les étoiles Mais celui qui fut peut-être le premier dieu a été précipité en bas de son piédestal. Dans L’Ours – Histoire d’un roi déchu, Michel Pastoureau relate cette chute et démêle les liens unissant l’homme et la bête depuis la nuit des temps.
Mais traquer l’animal au fond des bois et l’exterminer physiquement ne suffit pas à l’extirper des croyances populaires. Il faut encore le nier, le dénigrer, l’humilier. On christianise le calendrier traditionnel et les fêtes païennes: le jour de l’ours se transforme en Chandeleur. On exhibe le fauve enchaîné et muselé dans les fêtes foraines. On invente des histoires édifiantes dans lesquelles de saints hommes se servent de lui comme animal de bât.
Quand on veut tuer l’ours, on l’accuse de tous les maux. On lui attribue cinq des sept péchés capitaux, à savoir la luxure, la colère, la goinfrerie, l’envie et la paresse. On le ridiculise: il n’est plus la terreur des forêts, mais un gros balourd doublé d’un poltron, soit Brun dans Le Roman de Renart, auquel le rusé goupil joue des tours pendables. Michel Pastoureau observe que de tous les personnages du cycle, l’ours est le seul qui meurt, et de quelle dégradante manière: égorgé par un manant, débité et salé…
Exterminé, déprécié, ridiculisé, l’ours est aujourd’hui en voie de disparition. Mais, silhouette formidable dressée à l’aube de l’humanité, il projette toujours son ombre sur l’imaginaire collectif. Il prend sa revanche au XXe siècle sous forme de peluche, ange gardien des petits enfants qui partagent avec lui leur lit comme les chasseurs de jadis leurs cavernes. Il se réincarne en Baloo, Winnie, Rupert, Nounours ou Colargol. La ville de Berne consacre toujours une fosse à son animal tutélaire, tandis qu’à Berlin, autre ville qui a l’ours pour emblème, les foules se pressent au zoo pour voir Knut, cette boule duveteuse qui apparaît comme une créature intermédiaire entre l’homme et le bisounours. l