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« Nous ne saurons jamais si une occasion perdue n’a pas été au fond une occasion saisie.»
Boudeuse et rieuse, boulotte et sensuelle, Lucia Etxebarria a débarqué sur la planète livre avec Amour, Prozac et autres curiosités. Elle avait trente ans, une bio de Kurt Coben au C.V. et l’Espagne, peu habituée à s’offrir des écrivains jeunes et jolies, en fait sa coqueluche puis l’abonne rapidement aux pages people des journaux choc et pas chic, la prenant pour la digne rejetonne de Pedro «Movida» Almodovar. Rebelle, fort peu consensuel, Amour, Prozac et autres curiosités raconte la vie de trois soeurs trentenaires et névrosées dans une Espagne furieuse menée par l’ecstasy, le Prozac et autres paradis artificiels. Suivront Aime-moi por favor!, le lumineux Un miracle en équilibre, qui raconte sa maternité et sa quête sous-jacente d’identité, Beatriz et les corps célestes et De l’amour et autres mensonges.
Cosmofobia plonge dans le quartier de Madrid où l’auteur habite, le populaire et coloré Lavapiés. En son coeur, autour de son centre associatif et sa garderie, se croise tout un monde hétéroclite et grouillant. Dans une comédie humaine survoltée et tendre à la fois, Lucia Etxebarria entremêle les destins de dix-sept personnages, de la mère célibataire à la téléopératrice fauchée, en passant par l’artiste d’avant-garde en devenir, le petit dealer, la bourgeoise accro au shopping, l’éducatrice végétarienne, l’acteur homosexuel, le chanteur has been, le clandestin beau comme un dieu ou le môme hyperactif. Autant d’histoires d’amour et de rupture qui virevoltent, se ratent, se mélangent parfois en d’étranges coïncidences. C’est que Lavapiés, en quelques pâtés de maisons «où la vie suit son cours rapide et inexorable, en un combat acharné», contient le monde entier.
La cosmophobie, c’est grave, docteur ?
C’est la peur du monde. La cosmophobie, c’est le vertige que chacun éprouve en cherchant sa place dans l’univers. La cosmophobie n’a pas, ne devrait pas avoir droit de cité. En Espagne, l’Europe et l’immigration entraînent une montée de la xénophobie et du racisme. A y regarder de près, la nature humaine est essentiellement la même quels que soient le pays, la couleur, le parcours. Nous bougeons tous pour les mêmes besoins: être aimé, valorisé, accepté. Il n’y a pas de différence entre un Marocain, un Guinéen ou un Sévillan. Or partout, et de plus en plus, vivent côte à côte et non ensemble, dans un même lieu, des gens issus de régions et de pays différents qui ne se parlent pas vraiment et qui mettent en avant les différences des uns et des autres. Résultat, personne n’aime l’autre, ne veut le comprendre mais on le charge des pires maux. En Espagne, nous considérons très mal les musulmans qui sont nos voisins et avec qui, au Moyen Age, nous avons fait un long bout de chemin. Nous leur devons, notamment, nos chiffres. Nous supportons mieux les Sud-Américains parce que, dans notre inconscient collectif, ils représentent le retour de ce que nous avons exporté au XVIe siècle. Pour se rassurer, on dit des autres, quels qu’ils soient, qu’ils sont différents, qu’ils ne parlent pas comme nous, que nous ne sentons pas les choses comme eux, que nous n’aimons pas nos enfants comme eux. Dans le pire des cas, celui des esprits dérangés, cela aboutit à des crimes. Comment faire admettre que nous sommes tous passagers d’un même bateau, qu’il n’y a pas ma vérité contre celle des autres mais ma vérité et celle des autres? Je ne sais pas. L’écrivain que je suis prend sa plume pour pointer une réalité. Au lecteur d’apporter sa conclusion.
Comment est né «Cosmofobia»? De l’envie de faire passer ce message humaniste ?
Un jour pendant que je le promenais, mon chien a fait pipi sur un ivrogne. Il a essayé de m’agresser pour cela, un agent de sûreté est venu à ma rescousse, et d’autres gens se sont mêlés à l’incident. Ça a bien fini, mais m’a donné l’envie de connaître l’histoire derrière chacun, sa famille, ses amis, pourquoi ils étaient là, dans ce quartier, à faire ce qu’ils faisaient.
Vous faites de vos personnages souvent paumés des héros. Les héros du quotidien?
Je ne juge jamais. Je suis comme Patricia Highsmith et son personnage Thomas Ripley: il est psychopathe mais on l’aime. Certains de mes personnages mentent, sont détestables mais faibles, et m’inspirent au fond de la pitié. Je relativise beaucoup de choses.
On vous prenait pour une Carrie Bradshaw madrilène, voilà que vous faites dans le réalisme social…?
J’aime le réalisme social. Les Français n’écrivent plus de romans sociaux, réalistes, où ils montrent la société dans laquelle ils vivent. Ils font de la littérature bourgeoise, de la métalittérature qui tourne en rond. Ce que j’écris n’est pas à la mode, je le sais bien. Si je n’en étais pas l’auteur, on ne lirait pas mon livre, il n’est clairement pas dans le trend. En Espagne non plus, ça l’était dans les années 40, depuis plus du tout. Mais je voulais vraiment montrer que la littérature a le pouvoir de dire le monde. Je me sens assez seule à le faire hélas. En ce moment, l’Espagne aime les romans historiques à suspense, les polars, surtout…
Sous votre humour corrosif pointe le désespoir, comme dans tout bon réalisme social qui se respecte. Pourquoi le quotidien rend-il malheureux?
On vit dans une société consumériste, peu solidaire, un monde qui ne tourne que grâce aux frustrations des gens. Comment peuvent-ils être heureux? Du coup nous sommes très seuls. Chacun a sa vérité. Le fait vécu est le même mais chacun pense avoir sa vérité. De plus, on utilise notre peur pour nous faire croire que nous avons besoin d’un Etat totalitaire qui nous protège. Il n’y a pas ma vérité ou ta vérité, mais ma vérité et ta vérité. Un personnage le dit dans le livre. C’est la clé. Dans Cosmofobia, il y a des gens qui luttent pour survivre et des gens dont tous les besoins, et plus encore, sont assurés − mais les deux groupes se rejoignent sur un plan: aucun n’a ses besoins affectifs comblés. Se faire accepter, intégrer, bref se faire aimer, est la chose la plus importante pour tous, qu’ils soient immigrés ou pas, riches ou pauvres. Par tous les moyens possibles, l’obsession de la mode, la drague ou l’adoption des coutumes du lieu, tout le monde cherche à se faire aimer. C’est ce qui nous rend touchants et pathétiques. Parce que parfois, nous sommes si obsédés de trouver des signes d’identité à tout prix, que nous les cherchons dans le faux, le superficiel, l’inutile.
Les femmes ont des rôles dominants dans votre livre, on vous a même souvent qualifiée d’écrivain féministe…
Les femmes sont les plus fortes, c’est comme ça. Elles se battent. Je n’ai pas fait exprès de les montrer ainsi dans le livre, leurs histoires sont ainsi faites, c’est la réalité. Il est plus difficile d’être femme dans le monde que je connais, et d’autant plus difficile d’être une femme immigrée. Regardez la représentation des femmes au travail ou dans les médias… S’ils ont des problèmes, les hommes boivent ou deviennent workalcoolic. Dans la même situation, les femmes se battent. Elles sont plus concrètes.
C’est votre personnalité de femme, donc forte et concrète, qui vous fait raconter toutes ces histoires? Faire ce travail d’écrivain-sociologue?
Cette curiosité, c’est ma personnalité. Voir et écouter sont des activités à mes yeux plus faciles que parler. J’ai toujours fait ça, depuis toute petite. Les gens me parlent, j’écoute, et ensuite j’écris leur histoire. A Paris, je mangeais à la Closerie des Lilas, un homme s’approche. Je pense qu’il va me draguer, et pourquoi pas, à Paris. Mais il commence à me raconter comment une infirmière espagnole lui a sauvé la vie, et c’était parti, il me racontait sa vie, sans aucun sous-entendu. C’est mon destin…!
On vous compare soit à Anna Gavalda, soit à Pedro Almodovar. C’est étrange, non?
Très. Et même incompréhensible. Anna Gavalda écrit des fables alors que mes livres sont très ancrés dans la vie réelle, sans aucun happy end. Mais je ne suis pas pessimiste. Ma fille s’appelle Allegra, ce qui veut dire «heureuse ». Elle a trois ans et un prénom volontairement positif. Je veux qu’elle soit heureuse. Elle me rend déjà heureuse. Quant à Pedro Almodovar, je ne suis pas de la même génération, il est plus vieux, gay, etc. La comparaison est née parce que quand on dit culture et Espagne, c’est Almodovar qui vient à l’esprit des gens ici. Mais il n’y a pas que lui. l