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Malraux a prophétisé que ce siècle serait religieux. Mais l’auteur de La condition humaine aurait-il pensé que le retour du sacré coïnciderait avec le réveil du Diable? Surfant sur le manichéisme évangéliste américain, cet épouvantail médiéval qu’on croyait exorcisé avec la lumière électrique prend possession de la littérature fantastique. Sous sa forme folklorique traditionnelle: ci-devant ange déchu, frère prométhéen, compagnon d’infortune cher à Baudelaire, il redevient un satrape cornu-fourchu, marionnettiste de serial killers, tourmenteur d’innocents et fomenteur d’apocalypse. « VADE RETRO PAZUZU ! » À tout seigneur des ténèbres tout honneur, l’artisan le plus inspiré de ce printemps du Diable, c’est Jean-Christophe Grangé (Les rivières pourpres). Dans Le serment des limbes, ce maître du suspense entraîne le lecteur au plus profond de l’abîme. Un ancien prêtre devenu policier essaye de comprendre la force obscure qui a poussé son meilleur ami au suicide. L’enquête commence sur l’ubac des nuits parisiennes, quand le vaudou bat ses tambours; elle se poursuit dans le Jura, où l’on a retrouvé un corps marqué au sceau de la «Trinité inversée», où les horlogers étaient réputés pour fabriquer des rouages si précis «qu’ils ouvraient des brèches dans la succession du temps»; elle se risque dans une Sicile recouverte de cendre volcanique et secouée par le blasphème, puis au fond des caves du Vatican, dans l’enfer des bibliothèques et, toujours plus profond, dans les limbes, quand les expériences aux frontières de la mort tournent mal, quand les mourants ne voient pas la lumière blanche, mais le mufle grimaçant de Pazuzu, seigneur assyrien des fièvres et des fléaux… « QUO VADIS ASTAROTH ? » Pour rédiger L’Evangile selon Satan, Patrick Graham a compulsé maints volumes de science oubliée. Autour d’un Evangile écrit par le Très-Bas en personne, ce Nom de la rose halluciné, ce Millenium puissance 666, compile toutes les diableries et tous les thèmes de la collection L’aventure mystérieuse: les Templiers, le Déluge, la peste noire, la lèpre, les Croisades et même la grippe aviaire. Dans ce précis de démonisme globalisé, le FBI fait alliance avec le Vatican, une enquêteuse a des flashes prémonitoires, les Indiens yanomamis ont sculpté des bas-reliefs d’une crucifixion diabolique et Caleb, serial killer immortel, massacre tout ce qui bouge pour récupérer le Livre infiniment maudit, selon lequel Jésus sur la croix aurait renié Dieu… De la dynamite théologique, propre à foudroyer la basilique Saint-Pierre et précipiter l’avènement d’Abbadon, Pazuzu, Léviathan, Bélial, Astaroth et les autres… « PERSEVERARE DIABOLICUM EST » Dans d’autres thrillers faits à la diable, le prince des ténèbres reste hors champ. Prédateurs, de Maxime Chattam, s’inscrit dans son biotope de prédilection, la guerre. Faisant montre d’une imagination sensationnelle, le Très- Bas inspire des crimes en série au sadisme virtuose: décapitée, la première victime se fait greffer une tête de bouc, la seconde est retrouvée lèvres agrafées avec un scorpion dans la bouche…
Alliant peurs millénaristes, antiques malédictions et folklores contemporains, Grangé exprime habilement la double nature du Démon, à la fois métaphore du mal qui est en nous et esprit néfaste incarné. Le satanisme de ses confrères est moins subtil.
Le succès invraisemblable du Da Vinci Code fait des émules et préside aux épousailles de la théologie et du polar. Dans ces ouvrages inspirés par Mammon, le Diable n’a pas besoin de parader. Il peut rester en filigrane et inspirer des délires technologiques comme de cloner Jésus en extrayant l’ADN du sang retrouvé sur la pointe de la lance qui a percé Son Flanc. C’est l’hypothèse qui sous-tend La lance de la destinée, d’Arnaud Delalande, soit un rêve de toute-puissance, un fantasme prométhéen à nouveau susceptible de briser le Septième Sceau.
Le Malin peut aussi hanter la machine, souffler à des terroristes la formule du virus qui infeste tous les ordinateurs de la planète. Selon La porte dérobée, de Christine Kerdellant et Eric Meyer, la seule façon de refermer cette ouverture sur le chaos mondialisé réside dans un recoin de l’histoire, du côté de chez Louis XIV. Le Diable reprend du poil de la Bête, mais dans leur grande sagesse nos ancêtres avaient prévu tous les exorcismes. l