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Albertine
À la campagne

Au large de la grande ville, la campagne genevoise déroule ses vallonnements jusqu’à Dardagny, coquet village assoupi dans la verdure telle une tortue dans la salade. C’est là qu’Albertine a vu le jour, c’est là qu’elle habite toujours. «J’ai besoin de la campagne», dit-elle d’emblée. Espace ouvert, sobre et lumineux, le rez-de-chaussée passe de la cuisine au salon et s’ouvre de plain-pied sur les jardins − où folâtre Casimir, le chat à la queue coupée. A gauche s’ouvre un autre jardin, l’atelier de la dessinatrice, l’épicentre des couleurs lilas, pistache, framboise et cassis dont elle pare ses pulpeuses héroïnes et ses animaux bizarroïdes.
Albertine est une hyperactive. Elle sort trois livres, tous scénarisés par l’écrivain Germano Zullo, son vieux complice, son compagnon. Pour La marelle, elle a construit huit boîtes correspondant à huit merveilleux souvenirs d’une fillette de 8 ans, et «c’est presque aussi beau que le rêve où je volais». Pour les petits enfants, A la mer propose de grands tableaux balnéaires truffés de détails cocasses dans lesquels il faut retrouver quatorze vacanciers récurrents – dont une girafe et un trio de Martiens. Suivront A la montagne, A la campagne et A la ville, même si la dessinatrice se méfie des séries, préférant la «perpétuelle évolution» à la routine. «Toute nouvelle expérience me stimule. Faire le 150e album de Sprütz-Sprütz ne m’intéresse pas.»
Une fille «speedy». L’œil critique, Albertine feuillette ses albums. Elle renie le bleu nuit de la scène finale d’A la mer, déplore quelques maladresses de mise en page. Elle grogne: «Je suis très dure avec moi. Quand le livre sort, je ne l’aime plus. J’ai envie d’y foutre le feu. Mais ensuite, tu rencontres un petit lecteur qui te renvoie ton livre en cadeau. Alors tu l’aimes de nouveau. » Elle avoue un faible pour La rumeur de Venise, un merveilleux petit accordéon qui s’ouvre en panorama pour raconter comment un bête poisson se change en sirène au gré des conversations. Pour confectionner ce leporello, elle a collé sur une bande de papier des photos de palazzi vénitiens, délimité l’emplacement des personnages au Tipp-Ex, cette «merde en flaque», puis gouaché la lagune, les gondoliers et leurs galéjades. Deux semaines de travail... La fille de Dardagny concède: «Oui je suis speedy! » Histoire de ne pas perdre les couleurs, les silhouettes, l’esprit du livre. Trouver le rythme, c’est «le pied total», un «état de grâce» qu’elle prolonge jusqu’au blocage de la nuque. «Je dois être passionnée. Quand je me déconcentre, la gouache fait de la “poutiaffe” » – expression dardagnienne désignant le bruit produit par l’absorption d’un gâteau à la crème...
Fantaisie débridée. Parce que ses instruments de musique et ses caméléons spiralés, ses monstres et ses baleines profilés comme des guimauves, ses moutons de toutes les couleurs qui font la nique à l’UDC et ses femmes cambrées comme des lianes relèvent de la fantaisie la plus débridée, on oublie qu’Albertine se documente. Sa bibliothèque déborde d’ouvrages de référence: Andy Warhol et Le catalogue de la Manufacture d’armes et de cycles de Saint-Etienne, Töpffer et 1000 Nudes, le Petit Larousse et Erotica Universalis, Le guide des insectes et Girlie Magazine… Quand elle en amarre de dessiner, l’inépuisable Albertine dessine encore. Elle remplit des moleskines de robots, de monstres, de Vénus, de dessins pornos, d’images de fessées... Car Albertine est une coquine. Qui sort d’un tiroir les plots pas pour les enfants qu’elle fabrique. Qui fait rouler sur la table un dé dont chacune des six faces représente une position sexuelle – ô jeux de l’amour et du hasard…| ANTOINE DUPLAN